Notre région, c’est la Gascogne !


Une relecture de Renaissance du Sud

dimanche 5 février 2017, par Gerard Saint-Gaudens

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Renaissance du Sud (Gallimard 1970) est le second des essais de Robert Lafont (le premier étant Sur la France, Gallimard 1968) qui ont suscité un intérêt fort et nouveau pour le domaine d’oc pour toute une génération.

Cette étude, comme la précédente, élargissait considérablement la problématique occitaniste, avant cela limitée à une nouvelle (1) vision de la langue (avec son nouvel habillage alibertin).
Elle ouvrait une perception historique plus large que la seule évocation de l’unique héritage occitano-cathare qui avait bercé les premières générations occitanistes depuis le début des années 60.
Robert Lafont était aussi le penseur de « décoloniser la France » et des thèses fortement marxisantes (2) assimilant la situation de l’Occitanie aux anciennes colonies françaises fraichement décolonisées. L’état d’esprit de mai 68 aidant, qui avait bien sûr touché les universités des pays d’oc, l’occitanisme politique se mettait en place pour des années, en gros jusqu’aux années 1980.

Mais si beaucoup de ces thèses, auxquelles tous les sympathisants de l’occitanisme n’adhéraient pas, tant s’en faut, vieillirent avec le cours du temps et perdirent leur impact et leur capacité de rassemblement, l’éclairage porté par Renaissance du Sud sur les renaissances littéraires d’oc entre 1550 et 1610 dans trois des pays d’oc, a gardé tout son intérêt aujourd’hui et mérite d’être ré-examiné, ne serait-ce que de notre point de vue gascon.
Trois foyers de renaissance à peu près contemporains y étaient en effet scrutés pour la première fois avec un œil neuf :
- la Provence ligueuse, surtout en ses foyers aixois et marseillais, celle de Pierre Paul, Jean de Nostredame (le frère de Michel, le fameux mage) et Bellet de La Bellaudière,
- le Toulouse de Goudouli (à partir de 1610, donc d’une renaissance un peu plus tardive ) et au-delà le Languedoc d’Auger Galhard,
- la Gascogne des frères Garros (Pey surtout et Jean), d’Arnaud de Salettes en contrepoint béarnais, de Bertrand Larade de Guilhem Ader, etc…

Lafont rend compte très honnêtement de ces trois entreprises de renaissance, il est même le premier à l’avoir fait de façon si complète en les mettant en regard de leur situation historique respective très bien documentée. Il ne cache pas non plus leur extrême hétérogénéité ni les signes évidents d’un écart linguistique tant synchronique (écart qui se creuse entre languedocien et provençal) que diachronique (écart entre la langue des troubadours occitans et celle des renaissants de ces deux régions) ou encore structurel (entre occitan(3) - languedocien et provençal - et gascon).

Néanmoins cette honnête entreprise - redisons-le - trouve sa limite dans le présupposé d’une langue unique ou qui paraissait telle, sinon vraiment unifiée.
Cette affirmation était assez exacte s’agissant de la langue écrite médiévale, qu’elle fût administrative ou poétique, puisque le gascon écrit n’apparaissait ici ou là que fugitivement au bénéfice de quasi koinés peut-être d’influence toulousaine et en tous cas dans le cas administratif, extrêmement latinisée par rapport au « lengatge estranh » sous-jacent qu’était le gascon parlé.
Affirmation d’unité qui trouve un corollaire discutable quand Lafont désignait comme « occitane » les langues renaissantes de Pey de Garros ou de Bellaud de la Bellaudière, sans se rendre bien compte sans doute que son étude si scrupuleuse tombait alors dans l’anachronisme le plus total : aucun des écrivains étudiés n’ayant la moindre idée ou intention d’avoir écrit dans cette langue au sens où le comprenaient les occitanistes du milieu du XXè siècle et dont le nom même leur était inconnu. Ce que ne niait pas du reste Lafont puisque même dans le cas du parler toulousain (objectivement occitan) de Goudouli, il reconnaissait que celui-ci ne le nommait que comme « langue moundine » et ignorait probablement l’étymologie de cet adjectif (raymondine) évocatrice d’un passé tranché net par la guerre albigeoise et l’annexion française.

Et au-delà du nom donné à la langue de chaque milieu régional renaissant, non seulement les formes mais le climat même de ce qu’il faut bien nommer des langues différentes saute aux yeux : pour évoquer brièvement la Provence qui n’est pas notre sujet, les auteurs étudiés n’appellent la langue que « provençale » ; on est déjà totalement dans le climat de Mistral et des félibres de Font-Ségugne quand on lit des vers de Bellaud tels
« car senty que mous ueils eila mourran de fan,
Luench de moun beou soulou qu’esclaro la Prouvenso ».
Tout y est ,l’orthographe ,totalement émancipée de la scripta médiévale, la syntaxe et la thématique solaire.
Et chez Robert Ruffi
« Marselho foun per un loung temps,
Regido per sas propris gens… »
apparaissent même la tendance aux pluriels en i, annonçant les articles définis lis/leis généralisés au cours du XVIIè siècle provençal.

Pour revenir aux Gascons qui nous importent davantage, Lafont leur consacre un voire deux chapitres centraux de son ouvrage : le deuxième (« La Gascogne militante ») et dans une certaine mesure le sixième (« Toulouse et le moment gascon »).

Le premier, sans doute le meilleur du livre, me parait une étude magistrale : Lafont a parfaitement compris que l’affirmation littéraire gasconne et son évolution dans la période étudiée sont à mettre en parallèle avec -ou tout bonnement s’expliquent par - l’ascension politique et militaire d’Henri III de Navarre, appuyé sur le parti (français) protestant des guerres dites de Religion et dans un second temps par l’accession du même au trône de France.
Et Lafont reconnait parfaitement que Pey de Garros « est bien le père d’une naissance gasconne, beaucoup plus que d’une renaissance occitane » . Et il ajoute : « Il faut se défier d’estimations hâtives qui, s’appuyant surtout sur graphie de Garros, mal étudiée et mal comprise, ont accrédité l’idée d’un classicisme occitan dont il serait l’héritier ou le restaurateur ». On ne saurait mieux dire.
Lafont comprend tout à fait la logique de Garros et du mouvement qu’il induit : reconnaissance de l’individualité du gascon face au français (le « langage celtique »), de sa différence foncière avec les autres parlers d’oc, nuançée par une certaine proximité avec la langue des « Occitans occidentaux »(4), de son unité foncière intégrant le béarnais (Garros totalement éloigné d’une notion de « béarnais et gascon » disjoignant les deux formes linguistiques) etc…
Et surtout la conscience que s’il faut sauver la langue c’est au nom d’un patriotisme gascon, qui est à la base d’une piété filiale pour le pays natal (« l’ajuda au pais naturau deguda »).
Et de citer le quatrain fameux que tous les Gascons peuvent garder en tête à travers les générations comme un avertissement salutaire :
O praube liatge abusat
E digne d’este despaisat
Qui deixes per ingratitud,
La lenga de la noiritud …

Mais en face de cela, si Lafont a raison de moquer la revendication fictive par Garros d’une littérature antique gasconne tant poétique qu’épique (encore que tout cela ait pu exister dans une littérature orale aquitaine paléo-basque, mais c’est pure conjecture et en tous cas une autre histoire et une autre langue dans le même territoire …), il est mal fondé à lui reprocher d’ « isoler le gascon de l’ensemble occitan, perdant le souvenir de la splendeur occitane commune des troubadours », d’évoquer « un gascon privé de ses filiations » alors que les troubadours gascons n’écrivaient justement jamais dans leur propre langue et qu’aucun linguiste sérieux ne pourrait concevoir une « filiation » du gascon à partir de la langue plus ou moins commune desdits troubadours…
Mais enfin, ce prisme déformant de Lafont ne doit pas cacher l’essentiel : la redécouverte d’une école littéraire magnifique mue par une ambition forte : « per l’aunor deu pais sostenguer e per sa dignitat mantenguer », et plus encore la mise en lumière de ce moment gascon unique de la seconde moitié du XVIè siècle s’achevant avec l’avènement d’Henri IV au trône de France pour accoucher d’un mythe nouveau, celui de la « conquête de la France » supposée par les gascons et autres Navarro-béarnais

Le chapitre « Toulouse et le moment gascon » est de moindre force, organisé autour d’un parallèle assez artificiel entre les oeuvres des gascons Bertrand Larade et Guillaume Ader et celle de l’albigeois Auger Galhard, tous poètes édités à Toulouse et ayant pu s’y rencontrer (le firent-ils vraiment ? Lafont n’est pas clair) quelques années avant l’éclosion du poète toulousain Pierre Goudouli.
A Toulouse, certes Pey et Jean de Garros furent écoliers et Guillaume Ader pénitent bleu et médecin pour une partie de sa vie.
Et l’impécunieux Bertrand Larade brièvement étudiant en droit avant d’y rimailler et de partir ailleurs chercher fortune et protecteur. Larade fut effectivement aussi ami de Goudouli. Est-ce suffisant pour repérer une unité d’inspiration « occitane » entre eux tous ? J’en doute, Toulouse étant alors comme aujourd’hui un carrefour naturel entre Gascons orientaux et Languedociens et entre garonnais du nord et du sud, mais apparemment pas davantage.

Il est sans doute regrettable que l’examen minutieux par l’auteur de ces trois renaissances littéraires d’oc ne l’aient pas convaincu de revoir également l’hypothèse occitaniste de base (qui était aussi celle du Félibrige en version romantique ), celle d’une langue unique retrouvant enfin les « filiations » supposées de ses différents dialectes assortie d’un projet politico-culturel autour du mythe mobilisateur de l’Occitanie à décoloniser.
Quand on se rappelle l’aura de Lafont dans le monde occitaniste et un peu au-delà dans les années 70 du siècle passé, on se prend à rêver de ce qu’aurait pu donner une réelle prise en compte de la réalité à partir de l’étude de ces trois grands moments des lettres d’oc : un occitanisme confédéral autour de langues soeurs parlées dans des territoires ayant beaucoup d’éléments culturels communs et relevant d’une même situation politique et administrative (Val d’Aran et vallées piémontaises mises à part) ; une mise en commun de moyens limités qui n’eût pas provoqué méfiances et levées de boucliers protecteurs comme ce fut le cas et qui aurait efficacement œuvré au rétablissement de ces langues et à l’émergence de patriotismes régionaux bien articulés les uns aux autres. Occasion perdue.

(1) Création de l’IEO (1945)

(2) Voir R.Lafont « Décoloniser la France » (1971) mais aussi les ouvrages de Frantz Fanon tel « Les damnés de la terre » (1961) ayant fortement influencé l’occitanisme politique des années 1970.

3) Voir Pierre Bec, Langue occitane (PUF, Que sais-je ? 1967) et Manuel pratique de linguistique romane (Tome 1 : « italien, espagnol, portugais, occitan, gascon, catalan » Picard 1970.

(4) Cette proximité relative entre gascon et languedocien occidental correspond à ce que Pierre Bec appelait la structuration « supradialectale » de l’occitan réparti entre aquitano-pyrénéen et alverno-méditeranéen.



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