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Navèth nom !

 

Le Corbusier : l’échec* de Pessac

Restauration d’un article de "Gasconha.com vielh"

mardi 13 octobre 2015, par Tederic Merger

* On pourrait dire, pour titiller doublement Le Corbusier, qui réprouvait l’attachement aux "patois" : "La cagade de Pessac".
Voir aussi un site d’habitants du quartier.
Quartiers Modernes Frugès
Le projet : une cité-jardin moderniste
  
Photo tirée de "Pessac de Le Corbusier" de Ph. Boudon.
Dans les années suivant 1920, Henry Frugès, fils d’industriel et passionné d’architecture, a demandé à Le Corbusier de concevoir un quartier de maisons d’habitation à Pessac, "dont l’air pur des pins avait grand renom". Le Corbusier y applique ses principes : 
  • utilisation des matériaux et des techniques modernes (béton armé, "cette argile nouvelle à la disposition de l’homme"...), 
  • assemblage, pouvant varier d’une maison à l’autre, de modules construits en série
  • décoration réduite au maximum, la pureté de forme du "brut de décoffrage" étant jugée supérieure à toute ornementation,
  • confort "moderne" (douche, WC avec auto-désinfection chimique, chauffage central...),
  • attention portée à l’entrée de la lumière du jour,
  • intention poétique qui se traduit par la disposition des lieux, la présence d’un toit-terrasse...

 

Photo tirée de "Pessac de Le Corbusier" de Ph. Boudon.
  • Et bien sûr aucune concession aux habitudes architecturales locales  ! Même la construction a finalement été confiée à une entreprise parisienne.

 

La réalisation
 
Photo récente (Fondation Le Corbusier). La maison verte et brune a été remise en conformité avec le projet initial, notamment pour ses couleurs, et se visite.

 

Une maison photographiée en l’an 2000. Elle a été peu modifiée, mais elle est abandonnée et en très mauvais état.
L’aspect des maisons a choqué. Leur toit en terrasse leur donnait une allure totalement inhabituelle. On a appelé la Cité Frugès la "Cité du Maroc"...

Personne ne voulant acheter les maisons, elles ont été
pour la plupart attribuées à des familles démunies,
qui n’avaient pas les moyens de les entretenir, ni l’envie de respecter
l’architecture de Le Corbusier, qu’elles trouvaient malcommode, ou qu’elles
n’aimaient pas.

Résultat : les maisons se sont délabrées,
ou elles ont été dénaturées par des
ajouts qui rompaient totalement avec le projet initial. 

 
Photo tirée de "Pessac de Le Corbusier" de Ph. Boudon.
Maisons en bande après transformation par les habitants : 
Les longues fenêtres "de train", dont Le Corbusier se délectait, ont été en partie rebouchées pour revenir à des dimensions plus traditionnelles. 
Les espaces entre pilotis et les terrasses ont souvent été bouchés ou couverts.
L’interprétation de Gasconha.com :
Les intentions de Le Corbusier étaient généreuses, et ses choix techniques et esthétiques parfois judicieux. 
Mais hélas... 
 
 
Avant...


Après transformation par les habitants
Photos tirées de "Pessac de Le Corbusier" de Ph. Boudon
Un style "international" sans racines (en plus d’être "sans toit !").

Le Corbusier n’a pas répondu au besoin des gens de retrouver dans
leur maison leurs rêves d’enfant ou d’adulte, leurs souvenirs, forcément
liés à des types de maisons préexistants.
Les architectes régionalistes, ceux du courant basco-landais, par exemple, en plein épanouissement à la même époque, ont satisfait, eux, cette fonction d’évocation de l’architecture.

Une construction indifférente aux conditions climatiques locales.

En Aquitaine, il pleut beaucoup, mais en été le soleil peut
taper dur !

L’orientation des maisons traditionnelles landaise ou labourdine tient
compte du climat : leur façade est orientée
à l’est, et le côté ouest est souvent aveugle, pour
éviter vent et pluie venant de l’Atlantique. 

Le Corbusier, lui, a imaginé des orientations alternées
qui répondaient astucieusement au besoin d’intimité
entre maisons mitoyennes, mais faisaient fi du climat. 

Il n’a pas cherché à protéger les murs ou les
fenêtres de l’intempérie : les matériaux
utilisés étaient sensés résister à tout...
 

Et il a fait des terrasses non couvertes inutilisables une grande partie
de l’année. 

Une plus grande écoute des habitants, de la tradition et du milieu, aurait conduit au succès.

Il aurait peut-être suffi d’un vrai toit* pour rendre l’habitation acceptable aux habitants. La Cité Frugès aurait été
intégrée à son milieu, et elle aurait intégré
certaines idées de Le Corbusier.

*et pourquoi pas avec des tuiles canal, utilisées depuis plus de 1000 ans ? Pourquoi cet élément architectural régional serait-il définitivement incompatible avec l’architecture moderne ?
Benlèu que n’es pas tròp tard  !
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Ah, ces bordelais...

Se replacer dans le contexte...

Éloge d’un natif de Frugès

Il y fait bon vivre !

Non à l’enfermement néo-régionaliste !
 

Pessac de Le Corbusier
Etude socio-architecturale 1929/85
Philippe Boudon
Editions Dunod
ISBN 2-04-015794-8
La plupart des photos ci-dessus sont tirées de ce livre, qui fait du quartier Frugès une analyse très mesurée et subtile, qui s’appuie sur une enquête sérieuse.

A la fin de l’ouvrage, des contributions de plusieurs auteurs.

Plusieurs d’entre eux, comme peut-être Philippe Boudon, nous paraissent un peu trop indulgents :

Oui, la cité Frugès a une valeur pédagogique, comme tout échec.

Oui, il est rare que l’accord entre l’architecte et l’habitant soit parfait...

Mais on peut attendre qu’un quartier de 50 habitations soit plus qu’un cas d’école.

A noter la contribution de Lucien Kroll, qui espère une
nouvelle architecture "vernaculaire", où l’habitant composerait lui-même son habitation
.

Une citation de Lucien Kroll (p. 191 du livre de Ph. Boudon) :

"D’abord une illusion à exorciser : le préfabriqué lourd et vilain croit se déculpabiliser en rappelant que pour résoudre la crise très grave du logement, il avait dû construire vite, mal et bon marché. Pourtant d’autres pays ont encouragé plutôt l’initiative individuelle et n’ont pas voulu créer de nouvelles races de propriétaires géants, plus sourds encore que ceux du XIXe siècle, et ils ont ainsi résolu leur propre crise du logement, ce que le préfabriqué n’a pas vraiment réussi à faire. Et le terrain occupé par le préfabriqué lourd a empêché que la façon décentralisée puisse s’exercer."


 

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Une réaction à la présente page, de Francis Muller, auteur du site usine.duval.free.fr sur Le Corbusier :
Je partage votre point de vue : les habitants doivent pouvoir s’approprier leur habitat et s’y identifier. C’est une simple question de respect. Et pour les habitants de la Cité Frugès, il est positif que les logements aient connu les modifications qu’ils subirent. Votre citation de Lucien Kroll est hélas d’une cruelle vérité.

Cependant, je voudrais apporter quelques nuances dans votre analyse.

En effet, il faut se replacer dans le contexte de la construction de cette cité en 1920.

A cette époque, en effet :

- on manquait de logements, surtout dans les villes dont la population augmentait en raison de l’exode rural ;

- la construction de logements traditionnels en maçonnerie restait coûteuse ;

- les logements étaient par conséquent souvent exigus, sans confort, mal éclairés ;

- et surtout, leur insalubrité fréquente générait la tuberculose, que l’on ne savait pas soigner et qui tuait une part importante des habitants des villes.

C’est dans ce contexte, dramatique mais totalement oublié aujourd’hui, que Le Corbusier rechercha des solutions nouvelles en s’appuyant sur l’utilisation d’un nouveau matériau : le béton. Voici ce qu’il en attendait :

- recherche d’économies dans la construction en évitant les matériaux traditionnels plus coûteux : pierres et tuiles ;

- recherche d’un plus grand confort, d’une meilleure pénétration des rayons du soleil grâce à des fenêtres en largeur et à une meilleure exposition pour éviter la tuberculose ;

- recherches de formes nouvelles épurées, rejoignant le mouvement cubiste, en utilisant les possibilités offertes par le béton.

Pour ces raisons, Le Corbusier était à cette époque un pionnier, un visionnaire, et naturellement ses bâtiments rencontrèrent une critique terrible. La Cité Frugès fut notamment làune des premières oeuvres où il mit en pratique ses idées.

Pour l’esthétique, les bâtiments de la Cité Frugès ne sont peut-être pas les plus réussis de Le Corbusier. Il lui faudra conduire d’autres projets avant d’aboutir à la villa Savoye ou à la chapelle de Ronchamp, aux formes exemplaires.

Pour la maîtrise du béton non plus, la cité Frugès a mal vieilli. Le Corbusier demanda trop au béton, un matériau encore innovant et mal connu.

Quant à la consultation et à l’écoute des habitants, on ne peut pas vraiment reprocher à Le Corbusier de l’avoir occultée. D’abord son caractère de visionnaire ne lui permettait certainement pas cette approche ! Mais surtout, à cette époque, l’écoute des besoins des habitants était très faible comparée à ce qu’elle peut être maintenant. Pensons aux conditions paternalistes de la vie ouvrière, à l’absence de syndicalisation, ou simplement à l’absence de droit de vote pour les femmes.

Il faut donc comprendre que le projet de Le Corbusier était de répondre à des problèmes urbains dramatiques, en s’appuyant sur des solutions nouvelles et qu’il cherchait à se détourner de la tradition. Sa démarche était historiquement nécessaire, même si aujourd’hui elle apparaît très critiquable par les excès auxquels elle a conduit.

J’ai créé un site (usine.duval.free.fr) qui cherche à faire comprendre les intentions de Le Corbusier, replacées dans le contexte de l’époque.
On peut notamment y lire une émouvante lettre de Le Corbusier où il dénonce les ravages faits par la tuberculose.

Il faut aussi rappeler le contexte de l’époque où ce quartier s’est créé. Le Corbusier ne doit pas toujours rester ce bouc émissaire, principal responsable de la création des grands ensembles, même si sa responsabilité est bien réelle.

Autre réaction, de Marie Dumora :
Cité Frugès de Pessac : Éloge du béton


Grans de sau

  • Merci à Tederic d’avoir restauré cet article que j’avais dû zapper à l’époque. Il y a sans doute d’autres articles remarquables comme celui-ci à remettre au premier plan.
    Le contenu est très équilibré et honnête.
    Toutes les problématiques me semblent y être dont, bien sûr, le rapport au local, au vernaculaire face à la recherche d’un discours architectural se voulant universel comme on aurait dit en 1920, mondialiste dirait-on aujourd’hui.
    A cet égard l’option d’une architecture dégagée de toute tradition locale (entre autres grâce à des matériaux nouveaux, non issus de carrières proches, comme le béton) commençait à se répandre (le "Bauhaus" allemand, tout à fait contemporain, par exemple) mais était encore minoritaire.
    Aujourd’hui c’est l’inverse : toute architecture voulant obtenir la bénédiction des écoles d’architecture et des média (et les commandes publiques...) doit être aussi mondialiste et hors-sol que possible.
    Les quelques combats opposés à cette domination absolue (le Prince Charles en Angleterre il y a quelques années, par exemple) sont disqualifiés par les média et le monde officiel malgré un soutien fréquent du public, lassé par ce genre de domination excessive.
    Mais je pense que le temps est venu pour des créateurs à nouveau enracinés dans le local et le réel. Quitte à ce qu’ils y incorporent des apports du style Frugès le cas échéant.

  • Je suis partagé sur la nécessité de la référence régionale en matière d’architecture.

    Je la crois nécessaire sur du bâti de grande consommation : le pavillon notamment. C’est une affaire d’intégration minimale au paysage, qui est souvent le dernier atout de nombreux lieux.

    En revanche, pour tout le reste, peu importe : je veux une Gascogne au contact des courants architecturaux les plus modernes, un peu par opposition à la une France sclérosée dans le haussmannien comme référence ultime, qui a peur de la hauteur depuis les grands ensembles.

    Une Gascogne qui regarderait vers l’exubérance espagnole, en fait. Aussi, sans référence explicite aux formes régionales, la Gascogne se différencierait.




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