Des racines gallo-romaines communes entre Gascogne et Valais alémanique ! A partir d’un article de Jules Guex (1938) rediffusé par le Club Alpin Suisse

- Tederic MERGER

Photo Emile Javelle, 1880 (collection Guex ) Die Alpen - 1- Les Alpes

« L’ étude des noms de lieux permet de jeter quelques lueurs, bien pâles, il est vrai, sur ces problèmes historiques. »

La germanisation du Haut Valais, antérieurement gallo-romain, n’a eu lieu qu’au Moyen âge, et pas partout en même temps, plus tardive vers l’aval ; elle n’a pas complètement recouvert les noms pré-germaniques, venant parfois de la période gauloise, ou de la période gallo-romaine, ou même, de la période franco-provençale ("arpitane").

Il n’est pas question ici de chercher une parenté mystérieusement spécifique entre Gascogne et Haut Valais, mais :
 d’illustrer la large diffusion de quelques racines gauloises, gallo-romaines ou latines bien présentes en Gascogne ;
 de montrer qu’un toponyme peut contenir les couches successives déposées par l’histoire de son pays :
une population ou une civilisation nouvelle éliminait rarement totalement la population préexistante : en Gascogne, les romains n’ont pas éliminé les aquitains ou les aquitano-celtes, mais se sont mélangés à eux, et ont pris un peu de leurs langues ou de leurs toponymes ; en Haut Valais, les romains ont posé le latin sur un fond gaulois, puis le mélange gallo-romain a reçu à son tour une couche germanique plus ou moins épaisse...

La Gascogne n’a pas eu de couche germanique tardive (seulement une couche fine et parcellaire au Haut Moyen âge, avec les Wisigoths), mais elle a une couche française qui épaissit depuis des siècles !-)

Dans ce qui suit, les textes déportés vers la droite sont des citations de l’article de Jules Guex.

Origine gauloise :

Laranhon + (l’)Aranhon
Prononcer "Laragnou(ng)".

Aernen, en 1214 Aragnon, peut venir d’un primitif gaulois *Agraniono, qu’on a traduit par « lieu où croissent des prunelliers ».

(lo) Betoth
Prononcer "(lou) Bétouth".

Bettelmatten, du gaulois betulla « bouleau » et matten « prés », donc « Prés aux bouleaux ».

bèç = bouleau

Bietschtal, Bietschalp = « vallée » et « alpe des bouleaux », du gaulois bettia « bouleau ».

Origine latine ou gallo-romaine :

(lo) Sauç

Saas, au 13e siècle Sauxo, Solxa, Sausa, etc., a la même origine que la Sage ( Val d’ Hérens ), prononcé en patois la Châse, et remonte au latin salicem « saule, osier ».

(lo) Sargar
Prononcer "(lou) Sargà". Signification à trouver : racine sarg* St Vincent (…)

(la) Saliga

Salquenen est la forme française officiellement consacrée par les C. F. F., mais elle est un hybride monstrueux : on devrait dire Salquène ou mieux Sarquène, comme on le faisait encore il y a cent ans et comme le prouve la prononciation patoise des voisins romands : Charkèno. En 1235 Salqueno, en 1332 Sarqueno, dérivé de saliconem « petit saule ».
Salgesch ( prononcé Salkesch ) est le nom alémanique du même village. Il a le même sens que la forme romane, mais représente salicetum « saulaie ».
 [1]

Origine latine :

Hins
Du latin "finis", limite d’un territoire. Le gascon a transformé en "h" les (…)

Finges, en allemand Pfyn ( hameau et forêt ), en 1321 Fingis, en 1376 Fynio. Trois solutions sont proposées : 1° comme Finhaut, en 1294 Finyaux, de fenile « fenil » ; 2° dérivé du gentilice Fidius ; 3° Finges
de finicos « les gens de la frontière », et la forme allemande Pfyn, anciennement d’ Fin, du latin finis « la frontière, les confins ». La troisième solution nous paraît la meilleure, à cause de l’analogie frappante avec Pfyn ( Thurgovie ), qui est le Fines de l’Itiné d’Antonin, et dont la situation correspondait à la « frontière » de la Gaule.

Vic
J.Tosti, sur son site des noms : "toponyme très fréquent qui évoque un (…)

Fiesch ou Viesch, en 1196 Via, 1239 Vius, 1277 Vios, 1323 Vies, germanisé en Viesch, est sans doute le latin vicus « le village », comme dans le Faucigny Viuz, et Vieu dans l’ Ain.

Laglèisa + (la,era) Glèisa

Glis, en 1231 Glisa, 1309 Glis, du latin ( ec)clesia « église », ne désignait pas une église isolée, mais un village qui, le premier peut-être, doté d’une église grande ou petite, se distinguait ainsi des autres. Aujourd’hui encore, sauf erreur, Glis a l’église paroissiale de Brigue. Il est identique aux toponymes français Gleizes, d’où Gleysenove, Glisolles, Grisolles. On remarquera l’ aphérèse, c’est-à-dire la chute de la première syllabe ec du mot latin, qui s’est produite aussi en italien : ( ec)clesia est devenu chiesa, et en provençal, glieisa. Glis est un échantillon toponymique unique en Suisse romande, où sont très fréquents, au contraire, les Môtier, Mothy, Mouthi, du latin monasterium.

Grengiols, en 1052 Graneiroles, 1222 Griniruels, 1290 Graniols, 1325 Greniols. La forme primitive vient du latin granariolas « petits greniers ».

Granhòs
Prononcer "Gragnòs"


On pourrait imaginer en gascon un Granhòus qui serait quasiment identique, mais Bénédicte Boyrie-Fénié ne donne pas cette explication pour le Granhòs correspondant à Grignols, commune bazadaise.
Ce Graniols valaisan est finalement peut-être un faux ami pour les Gascons !-)

Gestein ( Ober- et Unter- ), en 1331 Castellione, diminutif de castellum « château-fort, forteresse », identique au français Châtillon.

(lo) Casteron
Prononcer "(lou) Castérou(ng)". Le petit château.

(lo,eth) Castilhon
Prononcer "Castilhou(ng)". Bien présent en Gascogne. Pourtant, "castèth" (…)


Là, il faudrait une analyse fine pour savoir si ce Gestein est à rapprocher en gascon plutôt de Casteron ou de Castilhon...
Il y a aussi (Bad) Gastein en Autriche, mais la fiche Wikipédia donne une origine Gastuna distincte et non latine...

Campèth ?
Ce Campèth est théoriquement possible, mais pas certain et pas confirmé (…)

Gampel, en 1238 Champilz, 1344 Champez, 1454 Gampil, est le latin campellum « le petit champ », comme nos Champel, Champex, etc.

J’ai créé Campèth comme nom gascon hypothétique, à partir de cette information !

Germanisation superficielle de noms franco-provençaux :

(lo,eth) Casterar
Prononcer "(lou) Castérà".

Schachtalar « châtelard »

Cette germanisation du Châtelard correspondant à notre Casterar est savoureuse. Elle montrerait aussi que le franco-provençal prononçait quelque chose pour le s de Chastelard francisé en Châtelard.


(Saint-Seurin-de-Bourg)
Prébeyring

Frewire « ( le champ du ) preveyre », c’est-à-dire du « prêtre », en vieux-français preveire, du latin prcebyterum [2] .

(era) Goteta, (eth) Gotet

Guttet, en 1359 Göltet « petite goutte », c’est-à-dire petite source, comme les Gottettaz romandes.

(lo,eth) Molin
Prononcer "(lou) moulïn"

Mulling, au 15e siècle az mulyn « au moulin ».

Hransinan
J.Tosti, sur son site des noms, écrit ceci : "Le nom est porté dans les (…)


La notation ing pour un in nasalisé rappelle quelques notations gasconnes : Ransinan/Ransinangue, Garnung, peut-être Prébeyring...

Pravillerang, au 15e siècle en pra Willeran « au pré de Willeran ».

(lo,eth) Pish

(la,era) Pisha
Prononcer "Picho", "Piche"... Probablement le substantif du verbe pishar...

Pischiourgraben ( en 1551 Comba dou Pissyor ) se traduit par « ravin du pissoir ». On sait le rôle important que joue le verbe « pisser » dans la toponymie des ruisseaux et des cascades.

En Gascogne aussi !

Une racine gauloise qui explique Merger, patronyme de l’auteur du présent article de Gasconha.com, issu d’entre Champagne, Lorraine et Bourgogne, au nord de la zone des Murger. Mais on manque d’attestations en Gascogne !-)

Mœrel est le résultat de formes plus anciennes : Morgi ( 1203 ), germanisé en Mary ( 1393 ), puis, avec un suffixe diminutif Mörill ( 1572 ). On sait aujourd’hui que le gaulois *morga « frontière » explique par exemple le nom de rivières très nombreuses dites Morge, en pays français, et Murg, en pays germanique. Le Morgi de 1203 a la même origine et la même signification.
Märjelen ( alpe et lac ). Au 14e siècle, les archives rédigées en latin les désignent sous la forme Morgia ( 1344 ), mais les archives allemandes disent Meriolum ( 1351 ), qui n’est qu’un diminutif du morga primitif et que nous traduirons non par « frontière », mais par « limite marquée par des tas de pierres ». Märjelen aurait donc le même sens qu’un autre dérivé de morga : l’ancien murgier, le savoyard murger ( d’où le nom de famille de Murger, l’auteur de la Vie de bohème ), le vaudois et valaisan mordzi « tas de pierres servant de limites entre des champs et entre des alpages »

Voir en ligne : Noms de lieux alpins du Haut Valais, sur le site du Club Alpin Suisse

Notes

[1Le dictionnaire toponymique des communes suisses, sous la direction d’Andres Kristol, rejette cependant les explications ci-dessus ; il rejette l’idée que l’origine du nom franco-provençal, et celle du nom alémanique soit distincte ; il estime que salicetum ne peut pas donner Sarqueno en franco-provençal ; il envisage cependant un composé à partir du mot celtique salico (saule), parent du latin salix, et d’un autre mot celtique ou latin tardif venn-.

[2Ce doit être une erreur de transcription de presbyterum.


Un gran de sau ?

(connexion facultative)
[Se connecter]
Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Dans la même rubrique :