
« La mainada que hè un flòc d’asclareras. »
La petite fait un bouquet de boutons d’or.
Dans le Rustan et vers Trie sur Baïse, « l’asclarera » est le mot gascon pour « la renoncule », « le bouton d’or ».
Ce mot est à rattacher à la famille de noms gascons de même signification présents dans les Pyrénées entre Luchon et Arrens :
• « eth escaheret » Nistos, Aure, Larboust.
• « era escahereda » Aure
• « era escareda » Lavedan
• « eth ascaheret » Générest
• « era ascahereda » Lourdes.
• « era ascareda » Bigorre.
• « era esclaheda » Gavarnie. C’est aussi le pédiculaire.
• « era asclahereda » Ardengost
• « eth asclaheret » Izaourt
• « eth escairet » [eskai’retch] Melles
A noter qu’en Astarac, on le nomme « colhon d’arrat ». C’est peut-être une déformation du nom gascon de la ficaire (fausse renoncule) : « colhon de gat ». Il est vrai que les deux fleurs sont très semblables. Quant à la différence entre les deux « colhons »…
Etymologie.
On voit que « l’asclarera » du gascon des coteaux est en fait la déformation par syncope du mot « escaheret / escahereda » du Nistos et d’Aure.
Dans ces deux vallées, le gascon a conservé presque intact le latin : « esca frigida » de « esca » = nourriture et « frigida » = froide (heret/da en gascon).
Ce mot latin « esca » (du verbe latin « edo » = manger) donnera :
• « l’êche/aiche » (français) = amorce de pêche,
• « aeschier »( ancien français) = amorcer
• « esca » (occitan languedocien) = amorce de pêche.
• « escar » (occitan languedocien) = amorcer.
• « l’esca » (gascon) = le champignon amadou qui sert à allumer, à « nourrir » le feu.
• « l’esca » (gascon landais) = l’appât pour le poisson.
Il est amusant de savoir que la salade « la scarole » a la même origine : le latin « escariola » voulant dire « mangeable » a donné l’italien « scariola » qui est passé en français « escarole/scarole ».
Pour expliquer le passage de « esca hereda » > « esclarera », on a :
• Un passage par hybridation à « asca hereda » puis « ascla hereda » (« ascla" = gousse d’ail).
• Puis on perd une syllabe et le sens de froid n’est plus compris : « esclaheda / ascareda /escareda / asclareda" .
• Enfin, en Rustan, il y a un rhotacisme d > r : "asclareda" > "asclarera".
Toutes ces formes gasconnes pyrénéennes dérivent donc du latin « esca frigida » qui a donné la forme primaire « escahereda » et toutes les autres formes en cascade.
On a même à Melles (31, vers le Val d’Aran) une hybridation avec le verbe « escáger » = échoir, dans le sens où le froid lui va bien (que l’escai plan !).
On a presque partout une conservation remarquable de l’adjectif « frigida »…sauf en Bigorre et dans le Rustan où on ne le reconnait plus.
Le mot gascon de la vallée d’Aure a donc encore une signification qui peut être interprétée :
• François Marsan (Vocabulaire de la flore de la vallée d’Aure) explique : « …escahereda : ce terme générique désigne les renoncules d’altitude, des lieux froids, des pelouses tardivement déneigées, des couloirs d’avalanches.). Il explique ainsi l’adjectif « hereda ».
• Jean Séguy est plus prudent (Les noms populaires des plantes dans les Pyrénées centrales p. 235) : « …le sens de cette appellation est malaisé à interpréter : la valeur de l’adjectif en particulier… ». Ce qu’il atteste c’est que « esca frigida » et « isca frigida » sont deux étymons qu’il a retrouvés dans le « Corpus glossariorum latinonum » de Götz (1888) qui précise que c’est un nom de la renoncule mais ne mentionne pas l’origine géographique…
Comment cet étymon a-t-il pu se conserver dans le gascon pyrénéen ???
Même mystère pour le sens : Jean Séguy évoque un sens médical (rafraichissant) ou un attrait de la plante pour les terrains froids…
Au milieu de tous ces mystères, on est toutefois sûr que la renoncule, le bouton d’or est délaissé par le bétail qui sait la plante irritante.
Un des sens latin de « frigidus » est bien « qui laisse indifférent, froid, sans effet ». Constatons que la vache est tout à fait indifférente à ce végétal qu’elle laisse toujours de côté.
Pour elle, c’est bien une « esca frigida ».







