Amics,
Ayant consacré mon premier message de ce jour à mes réactions à tel ou tel
passage des messages qui réagissaient eux-mêmes au mien du 3 décembre sur le
jacobinisme, je vais essayer d'apporter ici un complément plus structuré par
une réflexion sur le Rapport Barère.
D'abord, mes sources, pour que chacun puisse creuser l'affaire par lui-même
si le cœur lui en dit :
sur Bertrand Barère de Vieuzac (1755-1841), un article de La Dépêche du
Midi du 1er septembre 2005 ; je pourrai l'envoyer sur demande (préciser Mac
ou PC) ;
sur son rapport du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794), Michel de Certeau,
Dominique Julia et Jacques Revel (1975), Une politique de la langue. Paris,
réédité Folio histoire, 2002, pp. 321-331 (cout : environ 9 euros).
Les antécédents (d'après le Larousse en 3 vol., Vol. I, pp. 392 sqq.).
Sous une apparence chrétienne et monarchique, le XVIIe s. cachait un
important courant de scepticisme et d'épicurisme qui va se faire jour dès la
mort de Louis XIV (1715), avec la Régence. Va alors se développer un courant
de "philosophisme" qui met en doute les institutions les plus en vues, la
monarchie et l’Église. Avec les œuvres des grands écrivains français,
l’élite intellectuelle s’acharne sur un monde condamné. Cette élite est
française sans doute, mais à ce moment, toute l’Europe pensante est
française de langue et de culture, jusqu’aux souverains qui combinent
absolutisme et philosophie en se présentant comme » despotes éclairés »
(Catherine II de Russie, Frédéric II de Prusse...) [et non » des potes
allumés » :-)].
Survient la Révolution américaine, qui secoue la tutelle britannique et met
en place des institutions politiques partiellement inspirées par les
"philosophes", français notamment. La bourgeoisie européenne suit cela de
près, la française principalement, riche et entreprenante, mais bridée par
un système social et politique suranné. Les difficultés économiques vont
amorcer dès 1787 un mouvement dont l’année 1789 ne sera qu’un épisode
majeur, avec la prise de pouvoir par la bourgeoisie et l’intervention de la
rue parisienne le 14 juillet.
Les difficultés économiques se poursuivant, le besoin d’argent frais conduit
à nationaliser les biens de l’Église dès octobre 1789. Mais les récoltes
déficitaires de 1791 vont entrainer des émeutes et pillages, et une
exacerbation des passions ; tandis que Paris et quelques villes voient
s’installer des municipalités extrémistes de "sans-culottes", dans le Centre
et l’Ouest, des prêtres réfractaires et des royalistes soulèvent la colère
populaire contre la Révolution.
En 1792, la guerre contre les Habsbourg, voulue par le Roi, tourne au
désastre ; un sursaut révolutionnaire déclare la patrie en danger, les
Marseillais montent au front en chantant le chant de guerre de l’armée du
Rhin qui prend le nom de Marseillaise. Finalement, le Roi considéré, comme
complice de l’ennemi est déchu et arrêté.
Il sera guillotiné le 21 janvier 1793.
Sans qu’il me paraisse nécessaire d’en rappeler davantage, on voit que la
France est à la tête d’un mouvement d’idées exprimées en français et qui
touche toute l’Europe, idées concrétisées par la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen de 1789 mise en préambule de la Constitution de 1791,
à l’instar de la Constitution américaine de 1787. Et en même temps, la
Révolution est menacée à l’intérieur par le soulèvement de la Vendée et les
actions contre-révolutionnaires de diverses provinces, et à l’extérieur par
la guerre étrangère, appuyée par les nobles exilés.
C’est dans ce contexte que se situe le rapport de Bertrand Barère au nom du
Comité de salut public, organe de la Convention souveraine. En voici
quelques passages caractéristiques.
» Citoyens, les tyrans coalisés ont dit : l’ignorance fut toujours notre
auxiliaire le plus puissant ; maintenons l’ignorance ; elle fait les
fanatiques, elle multiplie les contre-révolutionnaires ; faisons rétrograder
les Français vers la barbarie : servons-nous des peuples mal instruits ou de
ceux qui parlent un idiome différent de celui de l’instruction publique.
» Le comité a entendu ce complot de l’ignorance et du despotisme.
» Je viens appeler aujourd’hui votre attention sur la plus belle langue de
l’Europe, celle qui la première a consacré franchement les droits de l’homme
et du citoyen, celle qui est chargée de transmettre au monde les plus
sublimes pensées de la liberté et les plus grandes spéculations de la
politique.
» Longtemps elle fut esclave, elle flatta les rois, [...]
» Épurée enfin, et adoucie par quelques auteurs dramatiques, ennoblie et
brillante dans les discours de quelques orateurs elle venait de reprendre de
l’énergie, de la raison et de la liberté sous la plume de quelques
philosophes que la persécution avait honorés avant la révolution de 1789.
» Mais elle paraissait encore n’appartenir qu’à certaines classes de la
société ; elle avait pris la teinte des distinctions nobiliaires ; [...]
» Ces puériles distinctions ont disparu avec les grimaces des courtisans
ridicules et les hochets d’une cour perverse. L’orgueil même de l’accent
plus ou moins pur ou sonore n’existe plus, depuis que des citoyens
rassemblés de toutes les parties de la République ont exprimé dans les
assemblées nationales leurs v¦ux pour la liberté et leurs pensées pour la
législation commune. Auparavant c’étaient des esclaves brillants de diverses
nuances ; ils se disputaient la primauté de mode et de langage. Les hommes
libres se ressemblent tous ; et l’accent vigoureux de la liberté et de
l’égalité est le même, soit qu’il sorte de la bouche d’un habitant des Alpes
ou des Vosges, des Pyrénées ou du Cantal, du Mont-Blanc ou du Mont-Terrible,
soit qu’il devienne l’expression des hommes dans des contrées centrales,
dans des contrées maritimes ou sur les frontières. »
Cela suppose que Barère devait parler sans vergogne avec l’accent bigourdan,
tout comme chaque député de province avec le sien. On n’en était pas encore
à » l’esprit de Simone » qui impose l’accent "standard" aux messages SNCF ;
ce que Tédéric rappelait dans son message du 5 : « écoutez les journalistes
de radio des années 50 : ils ne l’avaient pas encore. »
Et Barère aborde le fond du sujet : « Quatre points du territoire de la
République méritent seuls de fixer l’attention du législateur
révolutionnaire sous le rapport des idiomes qui paraissent les plus
contraires à la propagation de l’esprit public et présentent des obstacles à
la connaissance des lois de la République et à leur exécution. »
Il précise : « l’idiome appelé bas-breton, l’idiome basque, les langues
allemande et italienne ont perpétué le règne du fanatisme et de la
superstition, assuré la domination des prêtres, des nobles et des
praticiens, empêché la révolution de pénétrer dans neuf départements
importants, et peuvent favoriser les ennemis de la France. »
Puis il détaille, pour chacun de ces idiomes.
Pour le bas-breton, il est la langue unique de la plupart des citoyens » du
Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord, d’Ille-et-Vilaine, et dans une
grande partie de la Loire-Inférieure. Là l’ignorance perpétue le joug imposé
par les prêtres et les nobles ; là les citoyens naissent et meurent dans
l’erreur : ils ignorent s’il existe encore des lois nouvelles. »
Conclusion : « ôtez-leur l’empire des prêtres par l’enseignement de la
langue française. »
Dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, il y a eu collusion entre les
citoyens germanophones et les envahisseurs Prussiens et Autrichiens ; au
point » qu’à la retraite des Allemands plus de vingt mille hommes des
campagnes du Bas-Rhin sont émigrés. »
Les Basques ‹ si proches des Bigourdans ‹ ont droit à un couplet
particulièrement flatteur, toute la faute incombant aux prêtres :
« Vers une autre extrémité de la République est un peuple neuf, quoique
antique, un peuple pasteur et navigateur, qui ne fut jamais ni esclave ni
maître, que César ne put vaincre au milieu de sa course triomphante dans les
Gaules, que l’Espagne ne put atteindre au milieu de ses révolutions, et que
le despotisme de nos despotes ne put soumettre au joug des intendants : je
veux parler du peuple basque. Il occupe l’extrémité des
Pyrénées-Occidentales qui se jette dans l’Océan. Une langue sonore et imagée
est regardée comme le sceau de leur origine et l’héritage transmis par leurs
ancêtres. Mais ils ont des prêtres, et les prêtres se servent de leur idiome
pour les fanatiser ; mais ils ignorent la langue française et la langue des
lois de la République. Il faut donc qu’ils l’apprennent, car, malgré la
différence du langage et malgré leurs prêtres, ils sont dévoués à la
République qu’ils ont déjà défendue avec valeur le long de la Bidassoa et
sur nos escadres. »
Enfin, c’est le cas des Corses, eux aussi ménagés par l’orateur : « Amis
ardents de la liberté, quand un perfide Paoli et des administrateurs
fédéralistes ligués avec des prêtres ne les égarent pas, les Corses sont des
citoyens français ; mais, depuis quatre ans de révolution, ils ignorent nos
lois, ils ne connaissent pas les événements et les crises de notre liberté.
» Trop voisins de l’Italie, que pouvaient-ils en recevoir ? des prêtres, des
indulgences, des Adresses séditieuses, des mouvements fanatiques. Pascal
Paoli, Anglais par reconnaissance, dissimulé par habitude, faible par son
âge, Italien par principe, sacerdotal par besoin, se sert puissamment de la
langue italienne pour pervertir l’esprit public, pour égarer le peuple, pour
grossir son parti ; il se sert surtout de l’ignorance des habitants de Corse,
qui ne soupçonnent pas même l’existence des lois françaises, parce qu’elles
sont dans une langue qu’ils n’entendent pas. »
Puis Barère fait surgir le spectre de la Vendée :
» Citoyens, c’est ainsi que naquit la Vendée ; son berceau fut l’ignorance
des lois ; son accroissement fut dans les moyens employés pour empêcher la
révolution d’y pénétrer, et alors les dieux de l’ignorance, les prêtres
réfractaires, les nobles conspirateurs, les praticiens avides et les
administrateurs faibles ou complices ouvrirent une plaie hideuse dans le
sein de la France : écrasons donc l’ignorance, établissons des instituteurs
de langue française dans les campagnes ! »
» [...] Vous devez donc au peuple l’éducation première qui le met à portée
d’entendre la voix du législateur. [...]
» Nous avons révolutionné le gouvernement, les lois, les usages les mœurs,
les costumes, le commerce et la pensée même : révolutionnons donc aussi la
langue, qui est leur instrument journalier. [...] »
» Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la
haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle
l’italien, et le fanatisme parle le basque. Cassons ces instruments de
dommage et d’erreur. »
Le moyen sera de mettre dans chaque village de ces régions un instituteur de
langue française ; outre l’enseignement (obligatoire) des jeunes, garçons et
filles, il devra » lire, chaque décade, à tous les autres citoyens de la
commune, les lois, les décrets et les instructions envoyés de la Convention.
[...] Rome instruisait la jeunesse en lui apprenant à lire dans la loi des
douze tables. La France apprendra à une partie des citoyens la langue
française dans le livre de la Déclaration des Droits. Â »
Il est donc évident que les langues locales ne sont pas poursuivies en tant
que telles, mais parce qu’elles sont seules connues des populations
concernées, qui ignorent les lois [libératrices] de la République et sont
manipulées par les prêtres et les factieux. Sont donc formellement exclues
de la mesure proposée les régions où la langue locale n’empêche pas la
compréhension du français et donc des lois de la République. Là, « Les
clubs, les Sociétés patriotiques, sont des écoles primaires pour la langue
et pour la liberté ; elles suffiront pour la faire connaître dans les
départements où il reste encore trop de vestiges de ces patois [...] »
Suivent des considérations pratiques sur la désignation de ces instituteurs
de français qui « n’appartiendront à aucune fonction de culte quelconque ;
point de sacerdoce dans l’enseignement public ; de bons patriotes, des hommes
éclairés, [...] » ; puis sur leur rémunération, pas trop forte pour ne pas
éveiller la cupidité (!) ; et sur le contrôle de leur « assiduité prouvée par
des autorités constituées ».
Vient ensuite une sorte de justification "philosophique" de cette mesure qui
« aura peut-être une apparence frivole aux yeux des hommes ordinaires » :
« Si je parlais à un despote, il me blâmerait ; dans la monarchie même chaque
maison, chaque commune, chaque province, était en quelque sorte un empire
séparé de mœurs d’usages, de lois, de coutumes et de langage. Le despote
avait besoin d’isoler les peuples, de séparer les pays, de diviser les
intérêts, d’empêcher les communications, d’arrêter la simultanéité des
pensées et l’identité des mouvements. Le despotisme maintenait la variété
des idiomes : une monarchie doit ressembler à la tour de Babel ; il n’y a
qu’une langue universelle pour le tyran : celle de la force pour avoir
l’obéissance, et celle des impôts pour avoir de l’argent.
» Dans la démocratie, au contraire, la surveillance du gouvernement est
confiée à chaque citoyen ; pour le surveiller il faut le connaître, il faut
surtout en connaître la langue.
« Les lois d’une République supposent une attention singulière de tous les
citoyens les uns sur les autres, [...] »
Dans l’ordre de nos préoccupations, ce sont là des considérations
particulièrement intéressantes : contrairement à l’opinion largement
répandue qui fait de nos Rois de Paris les premiers agents de l’expansion du
français et de l’élimination des langues locales, notre Révolutionnaire
gascon les accuse au contraire d’avoir favorisé la division du pays en
« maintenant la variété des idiomes ». Alors que la politique qu’il
préconise au nom du Comité de salut public tend à effacer toutes les
barrières intérieures qui gênaient la propagation des idées,
révolutionnaires notamment, et ‹ sans le dire ‹ le commerce de la
bourgeoisie arrivée au pouvoir.
En outre, on voit les limites de la « liberté » si facilement proclamée par
ces Révolutionnaires, puisque chaque citoyen doit être le surveillant de
tous ses voisins !
Vient ensuite un curieux plaidoyer pour l’imprimerie, pourtant en place
depuis 300 ans :
» Laisser les citoyens dans l’ignorance de la langue nationale, c’est trahir
la patrie ; c’est laisser le torrent des lumières empoisonné ou obstrué dans
son cours ; c’est méconnaître les bienfaits de l’imprimerie, car chaque
imprimeur est un instituteur public de langue et de législation.
» Laisserez-vous sans fruit sur quelque partie du territoire, cette belle
invention qui multiplie les pensées et propage les lumières, qui reproduit
les lois et les décrets, et les étend dans huit jours sur toute la surface
de la République ; une invention qui rend la Convention nationale présente à
toutes les communes, et qui seule peut assurer les lumières, l’éducation,
l’esprit public et le gouvernement démocratique d’une grande nation ? »
Et de poursuivre par l’exaltation de la langue française :
« Citoyens, la langue d’un peuple libre doit être une et la même pour tous.
» Dès que les hommes pensent, dès qu’ils peuvent coaliser leurs pensées,
l’empire des prêtres, des despotes et des intrigants touche à sa ruine.
« Donnons donc aux citoyens l’instrument de la pensée publique, l’agent le
plus sûr de la révolution, le même langage.
» Eh quoi ! tandis que les peuples étrangers apprennent sur tout le globe la
langue française ; tandis que nos papiers publics circulent dans toutes les
régions ; tandis que le Journal Universel et le Journal des Hommes Libres
sont lus chez toutes les nations d’un pôle à l’autre, on dirait qu’il existe
en France six cent mille Français qui ignorent absolument la langue de leur
nation et qui ne connaissent ni les lois, ni la révolution qui se font au
milieu d’eux !
« Ayons l’orgueil que doit donner la prééminence de la langue française
depuis qu’elle est républicaine, et remplissons un devoir. »
Vient ensuite une revue pas très flatteuse des langues voisines, italien,
allemand, espagnol et anglais, toutes plus ou moins associées à la tyrannie ;
avec en outre pour l’anglais une pique qui annonce les discours de l’extrême
gauche de notre époque : » idiome d’un gouvernement tyrannique et exécrable,
de la banque et des lettres-de-change. »
Puis l’exaltation du français reprend :
» Nos ennemis avaient fait de la langue française la langue des cours ; ils
l’avaient avilie. C’est à nous d’en faire la langue des peuples, et elle
sera honorée.
» Il n’appartient qu’à une langue qui a prêté ses accents à la liberté et à
l’égalité ; à une langue qui a une tribune législative et deux mille tribunes
populaires, qui a de grandes enceintes pour agiter de vastes assemblées, et
des théâtres pour célébrer le patriotisme ; il n’appartient qu’à la langue
française qui depuis quatre ans se fait lire par tous les peuples, qui
décrit à toute l’Europe la valeur de quatorze armées, qui sert d’instrument
à la gloire de la reprise de Toulon, de Landau, du Fort Vauban et à
l’anéantissement des armées royales ; il n’appartient qu’à elle de devenir la
langue universelle.
» Mais cette ambition est celle du génie de la liberté ; il la remplira. Pour
nous, nous devons à nos concitoyens, nous devons à l’affermissement de la
République de faire parler sur tout son territoire la langue dans laquelle
est écrite la Déclaration des Droits de l’Homme. »
On voit aussi qu’à l’époque (tout comme au pays de la glorieuse Armée rouge
), l’exaltation de l’armée (14 armées !) n’étranglait pas un tribun de
gauche.
Voilà donc un aperçu peut-être un peu long, mais significatif de ce fameux
rapport. J’en conclus que l’essentiel du combat était révolutionnaire, que
ses protagonistes entendaient supprimer tout ce qui pouvait diviser le corps
des citoyens de la nation ; et celle-ci était un concept unitaire
indispensable après la suppression du Roi dont la personne assurait l’union
de toutes les Provinces désormais effacées de la carte. Le besoin d’une
langue unique ne relevait pas d’une idéologie linguistique, mais purement
politique. Et cette idéologie était vécue comme un nouveau messianisme. D’où
la lutte sans merci contre ses adversaires, avec surveillance des citoyens
les uns par les autres et la guillotine au bout dans bien des cas ; et
néanmoins stigmatisation de » la langue espagnole pour son inquisition » !
Il est en outre significatif que le porte-parole de cette idéologie est un
Gascon de Bigorre, tout comme le Club des Jacobins avait été fondé par des
Députés bretons : il y avait déjà bien longtemps que les élites provinciales
avaient compris que leur carrière ou leurs affaires supposaient l’adoption
du français.
Au demeurant, selon ce qu’en dit l’article de La Dépêche du Midi, le citoyen
Barère s’était pris de passion pour tout ce qu’il voyait à Paris, découvert
à 33 ans en 1788. Et il sut mener sa barque avec habileté, participant à la
rédaction des » Cahiers de doléances » de Bigorre, et même à la rédaction de
la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, pour parvenir au
fauteuil de Président de la Convention. Il joua un grand rôle lors du procès
de Louis XVI, en menant son interrogatoire et en appuyant son exécution le
21 janvier 1793, puis, quand Robespierre fut mis en procès, il aurait écrit
un plaidoyer et un réquisitoire à son encontre, attendant pour lire l’un ou
l’autre de savoir dans quelle direction le vent tournerait... et prononça le
réquisitoire. De la sorte, il survécut à cette terrible période, put
proposer ses services à Napoléon Bonaparte, qui ne lui donna que des rôles
mineurs, fut réélu député en 1815, et après un exil en Belgique pendant la
Restauration, il retrouva Tarbes en 1830. Élu conseiller général des
Hautes-Pyrénées en 1833, il garda ce poste jusqu’à sa mort en 1841, à l’âge
de 85 ans.
Avec de tels exemples de leurs élites, quel pouvait être le prestige des
langues provinciales, même d’oïl, laissées au menu peuple des villes et des
campagnes ? Faut-il s’étonner de ce que ces petites gens aient peu prisé
leur idiome quotidien et accepté un jour de l’abandonner pour le français
qui menait à la réussite ? Encore moins, peut-on leur en faire reproche ?
Ce sont pourtant les élites qui auraient pu, par exemple, financer des
médias en langues régionales. Mais pour ne parler que des Gascons, les
Latécoère ou Lagardère n’en ont rien fait. Seul, à ma connaissance, le
Provençal Paul Ricard a mis quelques fonds dans le Félibrige.
En fait, l’exaltation de ces parlers a été trop tardive, et à peu près
toujours le fait de classes moyennes dont les revenus provenaient de
professions exercées en français : pas de quoi convaincre les locuteurs des
vieilles langues de l’intérêt de conserver leurs "patois". Mais c’est une
vieille histoire toujours renouvelée : les élites aquitaines et gauloises
avaient appris le latin, les élites françaises se mettent à l’anglais, et
les bonnes gens finissent toujours par suivre les modèles.
Conclusion : avec Philippe Lartigue qui enseigne une langue qui ne sert à
rien (cf. son message d’hier 7 décembre), continuons à cultiver cette
langue, tout comme « l’Histoire, la géographie, le latin, les sciences
naturelles, la physique et la chimie etc... », même si elles sont inutiles
« pour pouvoir se repérer dans les rayons d’un supermarché et acheter la
dernière console Nintendo ou l’écran plasma dernier cri ».
Hèm beroy !
J.L.







