Graphies : des faits LAFITTEJann [Forum Yahoo GVasconha-doman 2006-10-22 n° 7357]

- Jean Lafitte

Bonjour à tous,

Je suis surpris que le fait de rappeler que les graphies "Lartigue" et "La
Fiite" sont attestées depuis plus de 600 ans ait appelé une réaction aussi
violente de la part de Halip Lartiga.

Je ne répondrai pas à ses attaques personnelles qui me font l'« efèyt d'ûn
cop de berrét sus ûn àsou » (l'àsou, que soy you). Il me parait plus
conforme à ma démarche depuis toujours de vous citer des faits que vous ne
connaissez peut-ête pas :

1° ­ C'est un médecin de Haute-Provence, le Dr. Simon-Jude Honnorat
(1786-1850 selon Mistral, 1783-1852 selon Jean Fourié), qui a publié en 1846
le premier Dic. provençal-français noté avec la finale en -a reprise des
manuscrits des Troubadours exhumés au début du XIXe s.

2° ­ C'est un curé limousin l'abbé Joseph Roux (1834-1905) qui a eu
l'initiative d'utiliser cette graphie au sein du Félibrige, à partir de
1876.

3° ­ C'est le grand romaniste Édouard Bourciez (1854-1946), professeur à la
Faculté de Bordeaux, originaire de Niort, qui, à la demandes de l’Escole
Gastoû Febus créée en 1897, a rédigé les règles orthographiques adoptées par
cette école en 1900 ; elles ne furent que légèrement retouchées en 1905, et
n’ont plus été modifiées.
É. Bourciez eut l’initiative d’une vaste enquête linguistique sur le domaine
gascon et ses marges (1895) en faisant traduire le début de la parabole de
l’Enfant prodigue. Ce texte sert désormais de base pour toutes les enquêtes
de ce genre, comme l’a souligné le Pr. Jean Séguy, auteur de l’Atlas
linguistique de la Gascogne (Avant-propos du Vol. IV, p. 13).
Ce sont les données ainsi recueillies sur les marges du domaine qui ont
permis à Halip Lartiga d’établir son excellente » Carta de Gasconha - Hitas
lingüisticas » (1998).

4° ­ C’est encore un professeur d’université, Henri Gavel (1880-1959),
originaire de St-Pol-de-Ternoise (Pas-de-Calais) qui s’est penché sur la
graphie de la langue d’oc quand les Arrêtés Carcopino du 24 décembre 1941
eurent décidé l’ » Introduction de cours facultatifs de langues dialectales
dans les écoles primaires ».

Pour ceux qui veulent à tout prix lier politique et graphie, je précise
qu’Henri Gavel ne fut nullement inquiété à la Libération, alors qu’Alibert
fut condamné à la détention pour activités de collaboration.

Ci-après le chapitre de ma thèse sur le document publié par H. Gavel (je
n’ai pas pris le temps d’essayer de pallier l’absence de caractères API dans
les messages, mais j’espère que les lecteurs devineront !) :

14 ­ Les Recommandations du Pr. Henri Gavel (1942)
L’Anthologie d’I. Girard ne devait pas être la seule réaction méridionale à
l’ouverture de l’école publique aux langues » dialectales » ; à la fin de la
même année 1942, le professeur Henri Gavel (1880-1959), qui fut le maitre de
Jean Séguy et Xavier Ravier (Cf. Ravier et Séguy, 1976, 1), allait publier
une étonnante plaquette de 36 pages, les Recommandations concernant la
Graphie à utiliser pour l’Enseignement facultatif de la Langue d’oc.
Étonnante, oui, car H. Gavel la signe sans aucune référence à une quelconque
fonction ‹ son titre de professeur d’université n’est même pas mentionné ‹
ou institution dont il serait serait le porte-parole ‹ il était pourtant
président d’honneur de la Société d’études occitanes dont nous venons de
voir les Règles orthographiques ; et plus encore, parce que le frontispice de
la couverture en fait une publication quasi officielle de l’ » État Français
- Préfecture de la Région de Toulouse - Bureau du Régionalisme ».
J’aurai l’occasion d’y revenir au Chapitre III, p. 227 ; mais ici, j’en
retiens l’esprit général :
Pour la mise en accord de l’écrit avec l’évolution du parler, » on ne peut
formuler de règle générale ; il n’y a que des cas d’espèce, car chaque langue
se présente au moment envisagé dans des conditions qui lui sont propres. »
(p. 2). Pour ce qui est de la langue d’oc, on ne peut ignorer le » hiatus de
fait où, sans jamais cesser complètement de servir d’instrument à des œuvres
littéraires, elle n’a été que peu écrite, de sorte que les traditions
orthographiques se sont généralement perdues. » (p. 4). Alors que dans le
même temps, » (bien que quelques-uns semblent croire le contraire), la
prononciation de la langue d’oc a notablement changé ». On ne saurait non
plus oublier que » la différenciation dialectale existait dès avant le XIIe
siècle. » (p. 6).
Et s’agissant d’enseignement, l’auteur pèse les avantages pédagogiques
respectifs des systèmes en présence : » le lecteur à qui la graphie
archaïsante est devenue familière arrive rapidement à lire sans trop de
difficulté les textes anciens. » (p. 10) ; mais la graphie "moderne", » pas
trop différente de [celle du français appliquée à] la prononciation
actuelle », et plus facile à apprendre : » si, comme tout le monde le
souhaite, la langue d’oc pénètre largement dans l’enseignement primaire, il
ne faut pas que son orthographe soit trop difficile pour les jeunes
lecteurs. » (ib.)
En pratique, après avoir étudié neuf points sur lesquels les deux types de
graphies divergent le plus, H. Gavel en arrive, pour le gascon, aux
prudentes conclusions suivantes :
Pour la notation de /u/, l’auteur est séduit par l’élégance du o opposé à ò
pour /o/ ou /O/. Mais ò, fait-il remarquer, suppose une syllabe tonique, et
qui convient donc mal pour le /o/ en syllabe atone du gascon de Bayonne. En
tout cas, il ne pense pas possible d’imposer un changement aux Provençaux
qui notent ou et, finalement, envisage un » moyen terme [Š] dans lequel
l’élément essentiel de la graphie reste o, tandis que l’u est réduit au rôle
d’accessoire. » (p. 30). En tout cas, il use lui-même très généralement de
ou dans les mots qu’il donne librement en exemples : cansou(n), zou !,
oundze [sic], doudze (2 occ.), catourze (3 occ.), cassadou, cou "il court".
Pour le produit de l’a latin en syllabe finale atone : » Pour la région
d’Orthez, Dax et Bayonne, nous proposons de garder la graphie e, justifiée
par une tradition plusieurs fois séculaire. » (ib.). En fait, cela concerne
la moitié nord-ouest du domaine gascon ! Pour le reste du domaine il
souhaite la généralisation du -a, mais conserve par tolérance » la graphie
o, là où elle répond à la prononciation et où une tradition s’est déjà
établie en sa faveur, par exemple en Provence. » (ib.).
Pour le /i8/ à la fin des diphtongues, il estime que l’on doit conserver l’y
 » en Béarn et en Gascogne [où] il y a eu depuis longtemps une préférence
pour l’y » (p. 31).
Pour le /–/, du fait du problème posé au gascon par enhariar et autres,
 » Depuis longtemps, la graphie gn a eu les préférences des Gascons [Š]. Il
convient donc que les Gascons continuent à se servir de gn. De même, les
Catalans devront conserver leur graphie traditionnelle n’y. Dans le reste du
domaine d’oc, la graphie nh sera employée de préférence. » (ib.).
Pour la » question du b et du v » dans le domaine gascon, du fait de leur
confusion » à l’initiale dès la fin du XIIe siècle au plus tard, l’habitude
s’est établie d’écrire uniformément b, sauf exception pour l’ancien u
intervocalique là où il a conservé le son w : on l’écrit alors u : auem,
haues, etcŠ Il n’y a pas lieu de modifier ces habitudes graphiques qui ne
sont que la constatation de particularités caractéristiques du gascon. » (p.
32).
Pour l’r étymologique amuï en finale, l’auteur est personnellement d’avis
d’ » opter résolument pour l’état de choses actuel » car cet amuïssement
 » est un des traits qui distinguent nettement la langue moderne de la langue
ancienne ». À la rigueur, il suggère une tolérance assez peu réaliste, d’un
r de corps plus petit » dans les imprimés composés à la main ». (p. 35).
Enfin, pour /í/, /s/ et /z/, H. Gavel retient respectivement lh, s/ss ou c/ç
selon l’étymologie, s entre voyelles ou z après consonne, ce qui n’est pas
nouveau pour le gascon (pp. 31 et 33 à 35).
On peut cependant s’étonner que l’auteur ait » laissé de côté certaines
questions qui [lui] ont paru moins importantes, comme celle de l’n dite
instable. » (p. 28). Bien sûr, il y a unanimité des systèmes pour ne pas
s’en préoccuper, mais c’est une unanimité dans l’erreur, car cela conduit à
faire apprendre des listes (jamais complètes) de mots à -n dental s’opposant
à ceux qui on l’-n amuï ou vélaire, selon les régions.
Ainsi, quarante ans après le grand romaniste Édouard Bourciez, H. Gavel
était semble-t-il le premier professeur d’université à s’être penché sur les
normes de la graphie du gascon pour finalement confirmer les principales
options de la tendance moderne représentée par l’Escole Gastoû Febus et
l’Academie gascoune de Bayonne.
Mais ces travaux d’I. Girard, L. Alibert et H. Gavel allaient bientôt
sombrer dans l’oubli, quand l’ordonnance du 9 aout 1944 eut constaté la
nullité de l’arrêté "Carcopino" (cf. p. 65).

Hèt beroy.

J.L.


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