Notre région, c’est la Gascogne !

Retour sur des histoires de graphie, désolé !

vendredi 16 novembre 2018, par Gerard Saint-Gaudens

Je ne pensais pas revenir sur les questions de graphie qui empoisonnent durablement la vie du monde culturel gascon depuis des décennies.
Mais la question revient toute seule ou quasi au fil de petits évènements ponctuant la (modeste) vie en question. C’est ainsi que le dernier numéro du bulletin de la Société de Borda (troisième trimestre 2018,numéro 531) intègre un article de M.Jean-Pierre Brèthes sur « les travaux et les gens d’une ferme en Chalosse dans les années 1950 », évocation nostalgique d’une époque pourtant récente mais qui semble maintenant à des années-lumière du monde d’aujourd’hui.
Le professeur Brèthes indique que cet article bilingue a été conçu en gascon et écrite en une graphie telle que « les derniers locuteurs qui la parlent depuis leur naissance puissent la lire sans difficulté ». Du reste c’est dans une graphie à peu près semblable que M. Brèthes avait ces dernières années publié un utile manuel d’apprentissage de la langue (parlers du Chalosse et du Tursan ).
Je ne sais si de nombreux locuteurs natifs liront ce document mais les autres le feront, sinon avec difficulté - ce n’est en effet pas bien difficile - mais avec le sentiment d’une gênante lourdeur. D’autant qu’en plus du choix graphique, l’auteur utilise des formes très locales comme des finales en gn (nh en graphie alibertine) au lieu du « lh » général en Gascogne (exemple : trabagn au lieu de tribalh, cabegn pour cabelh, hin pour hilh,etc..) alors que tous pourraient comprendre hilh ou trabalh, même s’ils sont peu familiarisées avec notre langue.
On dirait bien que l’auteur a de toutes façon fait l’impasse sur les nouveaux locuteurs mais c’est un sujet plus large. Du reste ces choix tout comme l’article en général, qui ne manque pas d’intérêt documentaire autant que linguistique, mériteraient d’être plus longuement analysés .
Pourtant, parallèlement, les ambiguités créées par la graphie alibertine ne cessent d’être gênantes elles aussi, par exemple lorsque des mots gascons sont cités dans des articles en français par des journalistes peu au fait de la langue, sans des guillemets pouvant faire penser qu’on entre dans un autre champ linguistique.
Tout cet été nous aurons vu dans les colonnes de notre journal régional habituel évoquer des « encantada », des « amassada », etc … et plus récemment des « Claverina » et « Sorita » *, tous mots que le lecteur non prévenu aura forcément soit pris pour de l’espagnol soit prononcé à la façon de celui-ci en faisant effectivement sonner le « a » de la dernière syllabe.
Evidemment il faudrait une immersion gasconne à tous ces journalistes mais ce n’est sans doute pas pour demain (mais, tiens, ça peut donner des idées à nos associations !)
En tous cas, c’est peut-être un biais tout personnel mais ce « a » final m’irrite de plus en plus. Certes le souci de retrouver une orthographe classique pour notre langue dans des manuscrits du XIIIè siècle est louable mais ma lecture de Jean Lafitte, un peu lointaine maintenant, me fait souvenir qu’à cette époque le « a » était presque partout passé au « e » dans les documents gascons ou en tous cas cohabitait avec lui. Réformer les finales féminines ne contreviendrait pas à cette recherche d’une orthographe authentique et seule la volonté d’un arrimage « interdialectal » du gascon à l’occitan l’empêcherait**.
Mais je suppose bien aussi que ce genre de réforme pourrait vite tourner au château de cartes qu’un souffle renverse, ce que je ne souhaite pas puisque je reconnais, pour l’essentiel, les bienfaits de la graphie classique (ou « alibertine »).
J’aspire personnellement à une prudente réforme accouchée par un groupe de linguistes qui seraient légitimés par leurs travaux antérieurs et leur reconnaissance de l’autonomie du gascon dans l’ensemble d’oc. Et qui travailleraient à l’évolution des pouvoirs publics, Education Nationale en tête, pour cette reconnaissance fondamentale n’excluant nullement une collaboration de toutes les organisations travaillant pour les langues et cultures d’oc, dans une optique confédérale.

* un journaliste a proposé qu’on appelle Sorito un ours mâle, ce qui montre bien qu’il prenait ces noms pour de l’espagnol.

** aveu trouvé dans le texte d’ « Alternativabiarnesa » (qui est derrière ce collectif, d’ailleurs ?) qui mélange vérités et procès d’intention sur le thème IBG et assimilés : AB revendique cette motivation « interdialectale » au premier rang de quelques autres, pour le choix de la graphie classique. Voir www.alternativabiarnesa.com



Grans de sau

  • Je ne m’étais pas posé la question de l’origine des noms Claverina et Sorita avant la lecture de cet article.
    Je ne les avais pas relié à des prénoms béarnais :

    https://www.lebearn.net/prenomsbearnais.html

    • On a ici un bel exemple : Claverina et Sorita, des noms trouvés dans la tradition béarnaise (ce qui est très bien, et montre l’utilité d’un site comme celui de notre ami Hubert Dutech !) sonneront comme espagnols du fait qu’ils ont été écrits en alibertin.
      Pour ma part, j’avais bien perçu qu’ils pouvaient être gascons, mais je n’osais pas trop y croire, et je penchais confusément pour une hypothèse espagnole transpyrénéenne, sachant que les ours peuvent passer la frontière, je crois d’ailleurs qu’une de ces deux ourses a mangé une aouille en Navarre espagnole...
      Pour le coup, la graphie choisie souligne la proximité du gascon avec le castillan ou l’aragonais*, et on pourrait s’en réjouir si c’était compris comme ça.

      * A y réfléchir, le castillan moderne aurait plutôt llave que clave et hermana que sor, ce qui ferait LLaverina et Hermanita ?-) Pour l’aragonais, c’est à voir.

  • Le a final dans la graphie alibertine est, pour nous qui voudrions au moins populariser quelques mots gascons à l’écrit, un obstacle insurmontable dans le contexte français*.
    Rappel : ce a ne reçoit pas l’accent tonique ; encantada devrait se prononcer finalement d’une manière très proche de encantade .
    Récemment encore, à la cantèra (cantère !) de la place Laffargue à Bordeaux dans le cadre du Festival Mascaret, un jeune de la table d’à côté nous a demandé de chanter "L’Encantadà" en l’honneur de son anniversaire... j’ai bien répété sa demande en prononçant avec le bon accent tonique, mais évidemment de tels moments de convivialité ne sont pas le moment de se lancer dans une leçon.
    "les paroles s’envolent, l’écrit reste", alors le pragmatisme commande d’écrire "encantade"...

    * Dans la partie de la Gascogne qui baigne dans le contexte espagnol (j’ai parlé du Val d’Aran), ce a final ne pose aucun problème ! Mais c’est 0,5% de la Gascogne.

  • 1- Cette graphie a bloqué et détourné les derniers locuteurs.

    2- Cette graphie peut seule sauver la langue si elle est apprise à l’école.
    L’école est maintenant son seul salut !
    Mais à nous de veiller à ne pas y voir appliquer une rigidité normative occitane à la mode française ou basque.

  • - Les derniers locuteurs lisent-ils le gascon ?

    - le a final est une graphie synthétique pour des réalisations dialectales ("diatopiques") d’un même phonème. Jean Lafitte a bien montré qu’il était la dernière solution disponible pour rendre compte de cette finale variable, non accentuée, et que son emploi ne devait au fond rien à la scripta ancienne d’oc.

    Ce a recouvre /a/ (rare et pyrénéen), /o/ et /ë/, et souvent une voyelle obscure qui se situe entre ces valeurs phonétiques.

    Les promoteurs de la graphie mistralienne ont aussi bonne mine que leurs compétiteurs de l’IEO : Prouvenço est énoncé /pruvê’so/ par la majorité des autochtones. Avec Provença, c’est du même tabac. Pourtant le nom est connu, tandis qu’avec d’autres mots c’est toujours le /a/ franscolaire qui l’emporte.

    Est-il si difficile de s’informer ? Il y a aussi le courier des lecteurs, moyen simple de toucher du monde.

    Faute de pouvoir utiliser un alpha synthétique (que les Goths auraient été bien inspirés de nous transmettre avec un bêta pour le //b// gascon), il faut se reposer sur la pédagogie. Comme la plupart des enseignants hors du circuit occitan et/ou gascon ne s’intéressent pas à ces subtilités (euphémisme), l’avenir sonore est sombre.

    Pourtant, les deux graphies "rivales" sont aussi simples que leur défenseurs sont [choisissez l’adjectif de votre choix ou passez à l’étape suivante].

    Pour la graphie IEO, -y en diphtongue descendante serait utile, de même que b à l’initiale pour le b gascon, et sans doute un ô pour éviter le pénible mélange des accents : payr, bertat, que bedô.

    Et pourquoi renoncer à ilh, nh et x distinct de ch ?.

    Si chacun fait à sa guise, quel effet cela aura-t-il ?
    Faut-il déshabiller le malade au risque de le tuer ?

    La graphie Bourciez n’a pas plus sauvé la langue que celle de Mistral ou celle d’Alibert.




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