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"Comprendre, parler, lire, écrire le gascon de Chalosse et Tursan" : norme fébusienne ?

samedi 18 août 2018, par Ocanah

Bonjour !
J’ai 21 ans et je souhaite apprendre la langue de ma famille du côté paternel, qui était/est majoritairement implantée en Chalosse depuis des siècles.
Je me suis donc procuré l’ouvrage de J.M Puyau, "Comprendre, parler, lire, écrire le gascon de Chalosse et Tursan".
J’ai cependant réalisé en commençant l’étude de l’ouvrage que la plupart des mots gascons que je connaissais jusqu’à présent échangaient ici leur "o" pour un "ou", entre autres changements.
S’agit-il là de l’application de la norme mistralienne ou est-ce une graphie inhérente aux parlers locaux ? S’il s’agit d’une histoire de norme, me serait-il simple d’apprendre le gascon sur cette base et d’adapter ensuite le vocabulaire et la graphie à la norme classique, qui m’attire davantage ?
Je vous remercie d’avance !



Grans de sau

  • J’avais feuilleté cet ouvrage il y a quelques années et il me semblait pas mal fait ; il est en effet en graphie anciennement fébusienne (l’Escole Gaston Febus a adopté depuis deux décennies, je crois, la graphie occitane "classique").
    Je ne me souviens plus exactement du type de parler utilisé (l’ouvrage se veut valable pour les parlers du Tursan et de la Chalosse, comme vous dites).
    Le passage du "o" dans les mots que vous connaissez ("nòste" par exemple, soit "noste" en graphie fébusiennes ancienne, devenant "noste" (nouste) me semble s’expliquer par une limite (une isoglosse) à l’ouest de laquelle on prononce "o" et "ou" à l’est ; je ne me souviens plus où passe cette isoglosse, vraisemblablement à l’ouest du Béarn, ce que les détenteurs de l’ALG pourront vous indiquer.
    Le passage d’une graphie à l’autre n’est pas bien compliqué, la prononciation devant rester la même

  • Adiu joenòt !-)
    Avec quelques exemples de mots qui selon toi « échangent leur "o" pour un "ou" » dans cette méthode de J.M Puyau, nous comprendrions mieux le problème.

  • M. Puyau appartient au courant apparu en Béarn vers 1995, qui rejette la « Réforme linguistique occitane » initiée et propagée par l’Institut d’études occitanes et décrite dans son « document » de la fin 1950, La Réforme linguistique occitane et l’enseignement de la langue d’oc. Cette initiative privée voulait donner ainsi le guide de l’enseignement de cette langue au moment où allait aboutir le long processus parlementaire qui a permis cet enseignement dans l’école publique selon les dispositions de la Loi Deixonne publiée au Journal officiel du 13 janvier 1951.

    Ce document, anonyme comme tout document officiel, fut rédigé par Louis Alibert (1884-1959), qui venait de purger une peine d’emprisonnement pour faits de collaboration.
    Cet auteur, pharmacien de son état, avait d’abord appartenu au Félibrige dans l’Escolo moundino de Toulouse dont il était devenu le Secrétaire ; avec ce titre, il avait publié en 1923 Le lengodoucian literàri, brochure de 50 pages dont les 7 premières exposaient le système de graphie traditionnel de cette Escolo, sous le titre Ourtougrafio.
    Pendant ce temps se développait une Escòla occitana créé en 1919 par Prosper Estieu, instituteur qui avec son collègue Antonin Perbosc est à l’origine de l’occitanisme.
    Entre 1923 et 1929, Alibert a évolué vers la doctrine de Perbosc et Estieu, très probablement par suite de la renaissance catalane qu’il observait de l’autre côté des Pyrénées, sous l’influence de l’ingénieur Pompeu Fabra.

    Il se prononça clairement pour le choix occitaniste dans un article en catalan paru dans la revue catalane l’Amic de les arts, n° 30 du 31 décembre 1928, De la depuració dels dialectes occitans.
    Par la suite, il allait élaborer sa célèbre Gramatica occitana segon los parlars lengadocians publiée en deux tomes à Barcelone en 1935, aux frais de ses amis catalans.
    La première partie Grafia e fonetica décrivait dans le détail une version rénovée du système Perbosc-Estieu, personnages pour lesquels il n’avait pas grande estime ; sa rénovation rapprochait la graphie de celle du catalan selon Pompeu Fabra..

    Mais le catalan n’avait jamais cessé de s’écrire, et sa phonétique proche de celle du castillan avait peu changé par rapport aux temps anciens. Alors qu’en France, les parlers d’oc avaient évolué considérablement, et dans la mesure où ils étaient écrits, avaient changé l’image des mots pour refléter les changements de la prononciation.
    C’est ainsi que des « o » anciens, prononcés « o », étaient passés à « ou » dans la prononciation… et l’écrit. En témoigne clairement l’œuvre du pasteur protestant Arnaud de Salette publiant en 1583 une adaptation Psaumes de David en vers béarnais : très soucieux d’être correctement lu par des pasteurs venus de France, qui ne devaient pas se ridiculiser devant leurs fidèles, il écrit tout, nous, doussa, acoubla, etc. mais l’article lo qui ne deviendra lou qu’un siècle plus tard.
    La graphie « fébusienne » ne fut que la normalisation, sous la direction du grand romaniste Édouard Bourciez (1854-1946), de la graphie traditionnelle qui suivait au plus près la prononciation pour ne jamais dérouter le lecteur… qui était aussi un locuteur.

    Et 28 ans et demi d’enseignement bénévole du gascon à Paris m’ont convaincu de la supériorité de la graphie fébusienne (quelque peu revue pour tenir compte de la disparition des locuteurs naturels) sur celle d’Alibert, que j’avais pourtant enseignée pendant mes 14 premières années…

  • Bonjour à tous et merci pour vos réponses !
    J’ai oublié, dans mon premier message, de vous parler d’une particularité de cette méthode qui m’a surpris : il n’est indiqué nulle part dans la prononciation des voyelles que le "a" en fin de mot se prononce "o", trait phonologique que je pensais connaitre du gascon. Mais là encore s’agit-il peut-être d’une variante inhérente à la Chalosse ?

    @GSG : D’accord, je comprends mieux. Je pense également que le passage d’une graphie à une autre ne devrait pas être trop problématique, bien que je préfèrerais avoir accès à une base écrite en graphie dite classique pour que je puisse mieux l’intégrer et qu’elle me devienne plus familière, mais je m’en accommoderai.

    @Tederic Merger : Je pense à des mots comme "journée" qui se dit, dans cette méthode, "yournade", "Gascogne" qui se dit "Gascougne", "toujours" qui se dit "toustém", etc.

    @Jean Lafitte : Merci pour cette interlude historique très intéressante ! La genèse des deux mouvements faisant chacun la promotion de sa graphie m’était en grande partie inconnue jusqu’à présent. Cela dit, même si je ne doute pas que chaque "camp" ait son lot d’arguments valables, je compte toujours partir sur une base de graphie classique, tout simplement parce que je voudrais apprendre le gascon pour le pratiquer et non pour le folklore, et que je sais que je mettrai plus d’entrain et que j’investirai plus de temps dans l’apprentissage d’une graphie que je trouve plus esthétique et attrayante. Le débat qui consiste à déterminer laquelle des deux graphies est la plus optimale, la plus légitime ou la plus pratique m’est donc un peu lointain.
    D’autant que, même si je dois bien avouer que je suis complètement ignorant sur le sujet et que mon avis a donc peu de valeur, il me semble qu’à l’heure d’internet il n’est plus besoin d’adapter la graphie à l’oralité comme cela a pu être le cas auparavant : en un clic il est possible d’avoir accès aux règles de prononciation élémentaires. L’intégrité phonologique de la langue gasconne ne me semble plus menacée dans un tel contexte.

    • Ocanah, je "rebombe" sur les exemples que tu donnes :
      - mot français journée :
      ce qui est noté en gascon yournade par Puyau est noté jornada en graphie alibertine ; en notation phonétique internationale, ce serait quelque chose comme jur’nade (avec le e français que je ne sais pas noter en phonétique international), et yournade dans la graphie franco-phonétique que j’utilise volontiers pour Gasconha.com
      - mot français Gascogne :
      ce qui est noté en gascon Gascougne par Puyau est noté Gasconha en graphie alibertine ; en notation phonétique internationale, ce serait quelque chose comme gas’kunje, et Gascougne en graphie franco-phonétique.
      - mot français toujours :
      ce qui est noté en gascon toustém par Puyau est noté tostemps en graphie alibertine ; en notation phonétique internationale, ce serait quelque chose comme tus’tem, et toustém en graphie franco-phonétique.
      Le problème que tu rencontres n’est donc en rien lié à des particularités du gascon de Chalosse-Tursan, mais à des choix graphiques différents.
      Avec deux graphies radicalement divergentes, l’une assez proche du franco-phonétique (en fait identique dans les exemples ci-dessus), et l’autre "savante" et très éloignée du franco-phonétique, on est dans le pataquès habituel qui a déjà fait tant de mal à l’écrit gascon : les personnes non informées croient qu’il s’agit de langues différentes, alors que c’est la même langue notée différemment.

      Maintenant, je pense qu’un jeune de bonne volonté, comme toi Ocanah, pourra surmonter l’obstacle et se fera assez vite à la gymnastique entre les deux graphies. Ce n’est hélas pas le cas de la population générale, et notamment celle des locuteurs natifs ou des gens qui ont entendu quelquefois la langue parlée, définitivement déboussolés pour 99% d’entre eux.

  • A Ocanah de nous éclairer:lorsqu’il dit à propos des mots gascons qu’il connaissait "échanger leur o pour un ou" ,parle-t-il de prononciation (ce que j’inclinais à penser) ou de graphie ?

  • @Gerard Saint-Gaudens : Désolé du manque de précision, je parle bien de graphie !

  • Il semble que le co-auteur du livre soit le landais Jean-Pierre Brèthes.

    Voici ce qu’il écrit au sujet du gascon :
    Statut de la langue : En France : langue véhiculaire en cours d’abandon, un peu enseignée sous le vocable étrange « d’occitan-gascon », quelques publications peu lues, dans une graphie savante et difficile pour les locuteurs natifs, et de rares émissions radiophoniques. Les conversations dans les marchés ruraux ne sont pas rares mais de moins en moins nombreuses. Après avoir essayé de noyer l’identité du gascon dans un vaste ensemble dit « occitan », de nombreux acteurs culturels semblent renouer avec la réalité linguistique encore observable sur le terrain. En Espagne (Val d’Aran) : langue officielle.

    Vitalité et Transmission : En France : l’âge moyen des locuteurs est supérieur à 70 ans ; la transmission a été sabordée par la tentative d’introduction d’un « occitan » qui a coupé l’enseignement de langue de ses locuteurs natifs. Le français, imprégné de gasconismes, est devenu la langue de référence. L’enseignement en « calendretas » est quasiment confidentiel et se heurte à la difficulté de compréhension de ses élèves par les locuteurs natifs.En Espagne : le statut de langue officielle permet la transmission, malgré la concurrence du catalan et de l’espagnol.
    http://www.sorosoro.org/le-gascon/

    Je te souhaite une bonne réussite Ocanah dans l’apprentissage du gascon par l’intermédiaire de cette méthode.

    J’ai déjà essayé avec plusieurs méthodes sans jamais avoir réussi.
    L’idéal serait un cours en association avec un "professeur".

    Pour la phonétique allibertine, les explications du livre initiation au gascon de Darrigrand m’avaient semblées claires.

    Au fait, pas de cours sur Bordeaux en 2018-2019 ?

  • Ma vue de vieux en est peut-être la cause, mais je n’ai su trouver ci-dessus que des mentions de la finale féminine en -o, jamais en -e, alors que c’est celle de la moitié nord-ouest du domaine gascon.

    J’ai passé pas mal de temps à réaliser en grandeur nature (33x50), à partir de numérisations partielles, l’image de la carte 2161 de l’ALG qui montre ce qui fut observé entres 1940 et 1960. La Chalosse prononce -e. Je joins la carte, et une étude approfondie du phénomène faite depuis déjà 7 ans.

    On voit d’emblée la supériorité de cette notation par -e, qui lue par un non-initié (99,99 % des gens susceptibles de lire du gascon) laissera l’accent tonique à s place.
    Alors que la « cantéra » (sic) qui a débuté Hestivoc, selon l’Éclair reçu ce matin, sera lue par l’immense majorité avec accent sur -ra, comme dans chistera, et cœtera !

    Dès 1984, des linguistes suisses venus en Béarn étudier l’état de notre langue avaient constaté que la graphie occitane, quelles qu’en fussent las qualités, exigeait un apprentissage assez long que la population n’a jamais accepté, et les moyens de la propager efficacement ont manqué. 34 ans après, ce n’est pas mieux !
    Hèt beroy,

    PDF - 1.2 Mo
    Le devenir du -a féminin en gascon
    • Eh bien Mèste Yann, je reconnais que je me suis trompé sur la prononciation de la finale atonique en Chalosse et Tursan, elle est bien en e et pas en o, et je vais corriger de ce pas le message ci-dessus où je donne les prononciations pour les mots yournade et Gascougne.
      Il me semblait que le Tursan pouvait prononcer o, mais votre carte dit le contraire, et je sais qu’elle est fiable.
      De toute façon, j’ai depuis longtemps compris l’intérêt de noter e la finale féminine atonique même là où elle serait prononcée o, pour éviter que les néophytes placent l’accent tonique sur la finale atonique.

  • Petit message complémentaire.
    Le précédent n’a accepté que mon étude sur le devenir du -a féminin, laissant en rade la carte qui m’a couté beaucoup de temps. Je la joins donc ici.

    Je profite de cet additif pour vous dire le but de la graphie occitane mise au point par Louis Alibert ; il l’écrit expressément en 1935 dans l’Introduction de sa Gramatica :
    « Uèi, l’evolucion del Felibritge vèrs un occitanisme mai eficient met en evidéncia la necessitat d’unificar los dialèctes per rendre possibles l’ensenhament dins las escòlas e la vida d’una literatura nacionala occitana. »
    Soit en français « Aujourd’hui, l’évolution du Félibrige vers un occitanisme plus efficace met en évidence la nécessité d’unifier les dialectes pour rendre possibles l’enseignement dans les écoles et la vie d’une littérature nationale occitane. »

    À bon entendeur, salut !

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  • Jean-Pierre Brèthes n’est pas le co-auteur mais l’auteur principal. C’est un excellent connaisseur et locuteur du gascon chalossais, qui ne se différencie du béarnais occidental que par quelques détails assez insignifiants.
    Pour information, Jean-Pierre Brèthes est agrégé de lettres classiques, docteur ès lettres, professeur de lettres classiques au lycée Despiau de Mont-de-Marsan. Malgré tout cela, c’est un homme d’une grande modestie et extrêmement sympathique. Il a un seul grand défaut, il n’est pas occitaniste, ne ramène pas sa fraise à tout bout de champ ni ne se hausse du col. C’est drôle de voir comment ce sont les plus compétents qui sont souvent les plus humbles.

  • Bonjour Ocanah. Je te donne mon point de vue de débutant non spécialiste.

    Je pense que la graphie alibertine / classique est plus attirante pour de nombreux jeunes apprenants car elle semble conférer à la langue davantage de dignité (et d’exotisme ! (1)) que la graphie fébusienne à laquelle ses détracteurs reprochent une imitation des codes français.

    Je ne rentrerai pas dans une opposition excluante et je crois même qu’il peut être intéressant de connaître, même pour les débutants, les deux codes graphiques car ils sont finalement complémentaires :

    - la graphie classique pour son utilisation normative et englobante : une même lettre peut représenter plusieurs sons selon le parler ("v" = /b/ ou /w/ ; "j’ = /y/ ou /j/ ; "a" final atone = /o/ ou /e/ ; "e" = /eu/ ou /e/ en parler noir mais /é/ en parler clair lorsqu’il n’est pas en position atone ; etc.) ... (2)

    - alors que la graphie fébusienne / moderne / mistralienne (ou assimilée) permet de mieux connaître la prononciation en levant les ambiguités, citées par exemple ci-dessus. Elle est moins normative mais plus intuitive pour (re)connaître ou deviner la prononciation. En cela les tableaux des conjugaisons du Gascon de Chalosse et du Tursan sont indispensables (pour voir l’accent tonique sur l’avant dernière syllabe avec nous et vous, régularités et terminaisons des conjugaisons landaises que l’on ne retrouve pas forcément en graphie classique, etc.).

    Bon apprentissage !!!

    (1) ce qui est paradoxal pour une langue vernaculaire.
    (2) dans cette graphie, je te conseille l’achat et la lecture du Parlar Plan (Gilabèrt Narioò), couplés au Dictionnaire Intermédiaire (français / occitan Gascogne) aux éditions Per Noste. C’est peut être difficile pour commencer - vu que c’est tout en gascon - mais ça en vaut la peine.
    http://www.pernoste.com/Modules/Com...

  • @32406465 : Merci pour les liens et les références ! Je ne doute pas qu’il existe des cours en région bordelaise mais je vis bien loin de la Gascogne, ce qui n’arrange rien à ma situation puisque je dois me contenter de savoirs théoriques et de ressources manuscrites, digitales et audio. Aucun moyen de fréquenter des locuteurs "IRL" dans l’immédiat.

    @Jean Lafitte : je vous remercie pour ce travail de titan, ce genre de ressource est très précieux. Rien à signaler sur ce point dans le travail de J-M. Puyau donc !

    @Bruno : Ce que vous dites sur l’attractivité de la graphie alibertine auprès des jeunes locuteurs me paraît très juste, d’autant plus que c’est précisément mon cas ! Je ne m’en cache pas, je trouve effectivement le "o" plus esthétique que le "ou" à l’écrit, plus "noble". Je crois même me situer dans le spectre de cet effet exotisant dont vous faites mention, même si c’est assez triste. Cette histoire de dignité de la graphie, cela relève du jugement et c’est d’ailleurs un jugement complètement idiot, puisqu’une langue ou une graphie ne saurait être plus noble qu’une autre. Mais je l’assume et il me paraît normal (ou au moins, compréhensible) de donner priorité à l’apprentissage d’une langue qui nous plaît !
    De plus je ne suis pas un grand fan de cette idée d’adapter complètement la graphie à la pratique orale, cela sous-entend pour moi que, par nature, le coeur du Gascon est l’oralité, et que la langue ne serait pas capable de développer une production écrite indépendante de la vie orale.
    Enfin, comme je le disais à M. Lafitte, à l’heure d’internet il ne me semble plus nécessaire d’avoir une graphie calquée sur la prononciation, dans le sens où il suffit d’aller sur Google pour s’informer des règles de cette dernière.

  • La "transmission de la langue" n’a pas été "sabotée par l’introduction d’un occitan qui a coupé, etc.", mais par la politique scolaire de l’Etat français, délibérée et continue, surtout après 1871. Cette politique n’a pu empêcher, comme elle aurait pu le faire, le déclin d’une langue associée au monde traditionnel-rural mort entre 1914 et 1960 (mais déjà bien entamé par les lois scolaires et la conscription sous le Second Empire.)
    Si toutes les langues dites régionales en sont au point d’effacement que nous connaissons, malgré leurs différences de statuts historiques, c’est bien par une volonté d’Etat de chasser les "patois", ou de les laisser mourir de leur belle mort "naturelle", avec l’onction de la loi Deixonne.
    Cela fait plus de cent ans qu’un bilinguisme inégal règne dans les chefs-lieux de cantons et dès qu’ils l’ont pu les locuteurs ont élevé leurs enfants en français : l’instituteur le leur avait dit... Quant aux élites, elles n’étaient pas toutes opposées à un peu de gascon par ci par là, mais pas de volonté et pas de plan : le temps ne passait pas, tout resterait inchangé. Les années 50 ont sonné le glas de ce vieux monde.

    Après tout, rien n’empêchait les anti-occitanistes de se doter des outils modernes que nécessite le sauvetage de toute langue. Que ne l’ont-il entrepris avec la vigueur des militants occitanistes d’il y a cinquante ans !

    Aucune graphie n’a sauvé la langue, ni le provençal écrit de Mistral première manière, ni seconde (sans le r de l’infinitif), ni le gascon de Bourciez (fossoyeur du graphème x gascon), ni le néo-classique, parce que le problème était celui de la demande, et avant tout celui de la résistance identitaire, de la vie et de l’agonie d’un peuple.

    Les occitanistes des années 1950-80 ont compris cette question mais l’ont mal traitée par excès d’utopie et, ce qui est beaucoup plus grave, par déni des peuples réels. Réduire la Provence, l’Occitanie, la Gascogne, les Hautes Terres d’Oc aux aires d’une mythique Occitanie (même en reconnaissant là des "dialectes majeurs"), c’était se couper de la seule possibilité de ressourcement, fondée sur un capital historique et culturel incontestable.

    On devine là le danger du "tout linguistique" : promouvoir à la fois une langue et une nationalité sur trente-trois départements français. Quand la langue meurt avec les derniers locuteurs, tout cela devient hors-sol. Que reste-t-il pour sauver la langue ? Quels référents ?

    Seule une réaction fondée sur la défense et la promotion explicite d’une "nationalité régionale" explicitement et uniquement gasconne aurait pu sauver ce qui pouvait l’être.

    Au fond ce projet pan-occitan répond à l’idée mistralienne de la "nation méridionale", une nation qui n’est méridionale que vue de Paris, bien sûr.
    Mais dans ce pays on confond tout : le respect de l’Etat et l’uniformisation linguistique ; la défense des patrimoines ethno-culturels et la "subversion" ou le crime de lèse-nation (relisez Lauthemas, Barrère, Grégoire, et autres sinistres lumières). La question a été tranchée définitivement par le président G. Pompidou en 1972 à Sarre-Union : "Il n’y a pas de place pour les langues et cultures régionales dans une France destinée à marquer l’Europe de son sceau." C’est clair et net, et ça n’a jamais changé. Aveu d’E. Macron : "La langue bretonne n’est plus une menace pour la République". On ne le lui fait pas dire.

    Quand à l’écran entre les populations et la langue (si peu) enseignée, il s’est épaissi parce que la dynamique d’abandon était en marche depuis un siècle au moins. Il est vrai toutefois que la référence occitane n’a pas contribué à clarifier les choses pour la plupart des gens : patois, occitan, landais, béarnais, gascon ?

    Mistral a en fait chanté la nacioun provençale, le "naître" provençal, mais a englobé l’illusoire "nation méridionale" dans cet enthousiasme. Il n’était pas le premier à penser la "France du Sud". La pan-Occitanie en est sortie.
    Maintenant, ce qui aurait pu être une fédération de volontés tourne à l’imposition d’une étiquette. Or, l’Occitanie, en dehors de son territoire légitime d’entre Rhône et Garonne, brouille l’idée gasconne. Pas pour tous les Occitanistes sans doute et heureusement, mais alors qu’ils changent de référence et de nom, et les béarnistes aussi. Ce n’est pas une question de graphie.

    La méthode de Brèthes est excellente, plus tournée vers la langue du Tursan que vers les confins sud de la Chalosse.

  • 12. Ocanah, moi aussi je suis plus attiré vers la norme classique mais force est de constater qu’elle rend (parfois) plus difficile l’apprentissage de la prononciation - recherche Google ou pas - quitte à provoquer chez les apprenants des hypercorrections (en se basant plus sur l’orthographe que sur la prononciation, comme certains français qui disent /oagnon/ au lieu de /ognon/ en lisant "oignon").

    Exemples en Gascon : "tostemps" se dit /toustèm/ ; "tanben" peut se dire /tabé/ ou /tabeuil/ ou ..., etc. et il n’y a pas vraiment de règle qui permettrait de deviner ces prononciations.

    Autres exemples pour la conjugaison : en landais, on dit "nous chantons" : /CANtem/ ou bien "il chantera" : /canteRA/ ; alors qu’il est surtout commun d’écrire respectivement "cantam" (/canTAM/), "cantarà" (/cantaRA/).

    Là où les Aranais ont adapté la graphie classique à leur prononciation pour que le code graphique comporte le moins d’exceptions possibles, on est du côté français dans le risque de voir se dissocier l’orthographe et la prononciation véritable. Je tiens à remarquer que Renaud Lassale (présent sur ce site) s’est efforcé dans son Grammaire Gasconne du Parler de la Grande-Lande et du Born d’adapter la graphie classique à son parler (un peu à l’image de ce que font les Aranais ?) mais c’est loin d’être l’attitude majoritaire dans le domaine occitan.

    Donc oui, à l’heure d’Internet, l’écrit est un mode de transmission très important, et ce pour n’importe quelle langue, mais on ne peut négliger l’oralité qui est l’état premier d’une LANGUE.

  • Adixat moundë,

    Je viens de lire avec le plus grand plaisir les communications des n° 13 de PJM et 14 de Bruno (s’ils veulent sortir de l’anonymat pour moi seul, qu’ils demandent mon adresse courriel à Tédéric !).

    Oui, Mistral est à l’origine de l’uniformisation occitaniste, dans un rêve hors sol qui a surtout servi sa propre “carrière”, jusqu’à être statufié de son vivant !
    Mais je suis plus prudent sur l’incrimination du pouvoir central.

    Une fois encore, je renvoie à mon étude sur le mot et la réalité du patois, du XIIIe s. à nos jours.
    N’oublions pas qu’entre 1330 et 1390, Gaston Fébus gouvernait ses terres en langues d’oc, mais pratiquait couramment le français, langue dans laquelle il a écrit (ou dicté) son fameux Livre de la Chasse. Ce sont les classes supérieures (et instruites) qui ont adopté le français pour leur convenance ; tout le reste, c’est du romantisme à côté du réel.
    L’échec populaire des félibres, occitanistes et autres en est la conséquence… et la preuve !

    Quant à user de la graphie classique en l’adaptant au gascon, ce fut mon œuvre dès que j’en eus perçu les faiblesses dans mes premières années d’enseignement.
    Et c’est pour obtenir en quelque sorte un “label” universitaire à mes propositions que je me suis inscrit en thèse en octobre 2002.
    Mais très vite, l’étude approfondie de l’histoire des graphies et de leur rapport à la réalité linguistique décrite par l’Atlas linguistique et ethnographique de la Gascogne (publié entre 1954 et 1973) m’a conduit à préférer la graphie traditionnelle, tout en lui apportant quelques retouches, dont certaines prises dans le système alibertin.
    Et j’ai adopté ouvertement le x remplaçant le ch français et le sh occitan : Voir mon « Adixat », que j’écris sans -z final, car je ne le prononce pas, comme dans une bonne part du domaine, et Despourrins qui faisait rimer « amistat » et « darrè adixat ».
    Finalement, j’ai décrit dans ma thèse les deux graphies “classique” et “moderne” les mieux adaptées à la notation du gascon tout en préférant la seconde.

    Je relève à ce propos l’avis de M. Ocanah au n° 12 : « De plus je ne suis pas un grand fan de cette idée d’adapter complètement la graphie à la pratique orale, cela sous-entend pour moi que, par nature, le cœur du Gascon est l’oralité, et que la langue ne serait pas capable de développer une production écrite indépendante de la vie orale. »
    J’y vois l’effet d’une acculturation française inconsciente, qui du fait de l’inertie de l’orthographe qui privilégie les gens instruits, met dans les esprits que l’écrit n’a pas à suivre l’oral.
    Qu’il me suffise de rappeler ce que Voltaire a écrit dans le Dictionnaire philosophique (1774), article Orthographe : Après avoir remarqué que « Pour l’orthographe purement française, l’habitude seule peut en supporter l’incongruité. », il concluait ainsi l’article : « L’écriture est la peinture de la voix, plus elle est ressemblante, meilleure elle est. ».
    Et plus près de nous, le Gascon François Fontan (1929-1979), fondateur en 1959 du Parti nationaliste occitan (devenu Parti de la nation occitane) ; dans un chapitre « L’ÉCRITURE » de son ouvrage Ethnisme – Vers un Nationalisme Humaniste, Cuneo, 1961, il écrivait : « Une écriture est supérieure à une autre dans la mesure où elle reproduit plus aisément et plus exactement la parole, dans la mesure où elle se rapproche davantage du phonétisme alphabétique, dans la mesure où chaque son est toujours représenté par le même signe, et où chaque signe représente toujours le même son. »

    Enfin, sur la question du x gascon, je dois corriger l’appréciation de PJM : Bourciez n’est pas le « fossoyeur du graphème x gascon » mais il s’est incliné devant le refus des adhérents de l’Escole Gastou Febus des années 1900-1905 ; Lespy en avait usé sans rigueur, en concurrence avec ch, mais nos anciens n’avaient pu s’y faire. Et Alibert l’a écarté de sa norme : tout en prenant pour base le Diccionari Ortogràfic de P. Fabra, il en a écarté « las grafias especificament catalanas, çò es assaber : ll, ny, ix, tx, ig, que remplaçam per lh, nh, is, ch, g, […] » (Gramatica, 2nde éd. p . 7).

    Plân couraumén.

  • Quel dommage quand même pour le x, encore bien présent en toponymie et pas si difficile à assimiler !

    De toute façon, je ne crois pas qu’aucune graphie aurait sauvé la langue sans la mobilisation de l’Instruction publique et de l’Enseignement privé (alors confessionnel), et sans le concours des instances de l’Etat, bref sans des institutions organisées, même régionales ou départementales. Le sentiment populaire, qui n’est jamais statique, aurait pu y trouver fierté et enthousiasme. Mais il aurait fallu une autre vision des choses de la part des gens d’en-haut.

    Quand à l’occitanisme, il a eu le mérite de tenter une percée, je n’y reviens pas.
    Mais aujourd’hui la Gascogne est bien plus menacée par la région composite dite "Nouvelle Aquitaine" que par la région de Toulouse, même baptisée Occitanie.
    Cette "Nouvelle Aquitaine" quadripartite poitevine, limousine, gasconne et basque est un dispositif plus vicieux que ne l’eût été une région Aquitaine-Midi Pyrénées.

  • Je cite Ocanha : " je compte toujours partir sur une base de graphie classique, tout simplement parce que je voudrais apprendre le gascon pour le pratiquer et non pour le folklore" ... E be hou , dois-je comprendre que ceux qui ont fait le choix de la graphie fébusienne sont là pour le folklore ? Pour quelqu’un qui souhaite apprendre le gascon de Chalosse et qui pose des questions et bien je trouve son commentaire tout sauf innocent, ça sent l’intox et la manipulation ...

  • @Lou Boy : Vous insinuez que je suis un méchant espion anti-fébusien envoyé par le lobby alibertin pour détruire votre graphie ou quelque chose du genre ? Je ne sais pas ce que vous avez mangé au petit-déjeuner mais je vous conseillerais d’en vérifier la date de péremption. J’ai la vingtaine et je me sens tellement loin de vos guéguerres entre normes que je ne sais pas quoi vous répondre.

    Comme indiqué dans la suite de mon message, que vous n’avez peut-être pas lu jusqu’au bout, je compte prendre le gascon au sérieux et essayer de le pratiquer régulièrement avec des locuteurs. Je parle de folklore tout simplement parce que j’ai envie de me servir de cette langue & non de l’apprendre par caprice idéologique estival et de la ranger dans un tiroir, et je sais que je mettrai plus de sérieux dans l’apprentissage d’une graphie qui me plait. C’est tout. Je ne sais même pas comment vous en êtes parvenus à cette interprétation extravagante. Je ne porte aucun, mais alors aucun jugement sur les locuteurs qui utilisent la graphie fébusienne, je m’en contrefiche.

  • La question des graphies a été souvent rebattue, et sur ce site (qui n’a pas d’exclusive graphique) il suffit de chercher pour trouver de très nombreux messages sur la question, et bien documentés. Halte au feu ! Gardons-nous des aigreurs, pour ne pas dire plus, qui gâtent un grand nombre de sites provençaux, occitans ou autres.

    L’arrière-plan est connu : la graphie est apparue, ou paraît, à beaucoup comme le signe d’autre chose, on l’a connotée politiquement, idéologiquement, rageusement, bêtement... tandis que les locuteurs naïfs (natives) ne l’utilisaient pas, étant passés au français écrit depuis des lustres (Bec : "...si l’on tient compte du fait que ceux qui parlent occitan de nature sont, la plupart du temps, ceux qui ne lisent pas"). Dire que toutes ces disputes auraient été évitées ou réduites si Mistral avait choisi la norme du Dr Honnorat ! On se demande alors ce que provençalistes, occitanistes et autres zistes méridionaux auraient inventé pour s’excommunier... Je gage qu’ils auraient trouvé autre chose. Et la Gascogne dans tout cela ?

    Je vois bien qu’Ocanah (qu’il m’excuse si je me trompe) a employé le mot "folklore" au sens français légèrement dépréciatif : "suranné, vieillot, attardé, poussiéreux", sans pour autant viser les milieux ou les personnes qui s’attachent aux graphies non-IEO (je pense au bon travail de l’IBG, et de bien d’autres).

    Je profite donc de cette intervention pour parler un peu de folk-lore. Au sens plein du terme c’est le coeur de notre capital historique, l’ensemble des traditions, « mœurs et coutumes » (Van Gennep), savoirs, arts, littérature et croyances, contes et légendes, rites et fêtes, techniques (, relatives à un peuple ou à une population). Ce qui explique pourquoi le folk-lore a si souvent été objet de détestation de la part des élites. Désamorcé, marginalisé, traité avec une bienveillante condescendance ou un mépris certain, il a donné lieu à l’expression française bien connue "c’est du folklore". Inversion complète du sens : le folk-lore est vrai, le folklore à la française sonne faux. S’est-on assez moqué des paysans !

    A la fin de son Que sais-je militant sur la "langue occitane", P. Bec incite à se défier de "l’esprit de maintenance", "erreur majeure". "Maintenir, c’est maintenir un musée folklorique". On voit bien ce qu’il veut dire : la francisation étant générale, il n’y aura bientôt plus rien à sauver (édition de 1986 !). Mais il aurait sans doute mieux dit en prônant à la fois la conservation et la novation, la préservation et la projection dans l’avenir, qui ne sont pas incompatibles.

    Or, autant un folklore de mauvais aloi, avec son accompagnement touristique, ne peut pas trop nous aider, autant il est nécessaire de promouvoir nos arts et traditions populaires, notre lore particulier, ce qui est de tasque.

    Donc : dire oui au folk-lore au sens plein, authentique, du mot et oui à l’innovation, tradition de demain.

    • Bravo Philippe pour cette intervention de pompier, qui nous ouvre une sortie vers le haut, en nous ramenant à un sens non péjoratif du mot folk-lore ! folk veut dire peuple en langue germanique.
      Tiens, je me rappelle maintenant qu’à l’oral d’un concours administratif, quand un des examinateurs m’avait demandé mes "lobbies" (il avait fait un lapsus... moi : "vous voulez dire "mes hobbies" ?), j’avais évoqué mon goût pour la musique folklorique, et je crois même que je m’étais alors démarqué de la valeur péjorative du mot folklore. Il m’a semblé que ça avait plu, et j’ai réussi le concours. Comme quoi les élites ne contrôlent pas tout !

  • Ah tiens c’est quel concours que tu avais passé ? (Je sais, ça n’a rien à voir !)




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