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Letras au nin : l’avant-propos

La question du choix de la langue lorsque l’enfant (gascon) parait

lundi 18 juin 2018, par Gerard Saint-Gaudens

Je reviens comme annoncé vers les « Letras au nin », de Didier Tousis, plus spécialement sur le long avant-propos en français ; restons donc dans cette langue.

Cette longue méditation un peu amère s’interroge sur des questions fortes qu’un père gascon (ou attaché à quelque autre langue « régionale » que ce soit ) peut se poser alors qu’un enfant s’annonce puis parait : quelle langue lui parler, comment et pourquoi ?
Pour quoi faire aussi ? Question difficile, il faut le reconnaitre, la plus difficile de toutes aujourd’hui, liée à une question encore plus troublante, angoissante même dans le contexte des sociétés occidentales, la française en particulier. La question de la transmission, de toute transmission, carrément abandonnée comme un vieil outil hors d’usage ces cinquante dernières années au moins.

Tousis s’appuie sans la discuter, comme une évidence, sur l’opinion du philosophe (normand) Michel Onfray : en gros, les langues régionales correspondaient au vécu de sociétés rurales et comme l’antique ruralité est morte, les faire revivre aujourd’hui est vain. Sauf à tout ré-inventer en marchant vers une nouvelle ruralité radicale et post-moderne dans laquelle la vielle langue pourrait retrouver sa validité.

Soit : cette théorie éveille bien quelque assentiment au fond de chacun de nous. Qui n’a pas à certains moments vécu l’inaptitude des vieux mots, si variés, si nuancés pourtant (dans la mesure où ils n’ont pas été oubliés) quand il s’agit de dire autre chose que les choses de la nature, de la terre. Seul qui n’a pas feuilleté longuement les pages du Palay ne me comprendra pas.
L’occitanisme a certes fait de son mieux, en tous cas mieux que le félibrige avant lui, pour traduire en langues d’oc les réalités d’une société nouvelle, inédite, en changement perpétuel ; il en faisait même sa fierté face aux félibres attardés dans le vieux monde. Les mots nouveaux, que nous nous efforçons d’utiliser, puisqu’il faut bien dire ce que nous vivons aujourd’hui et ne pas limiter nos conversations à des considérations sur les différentes sortes de charrue ou les diverses techniques de pêche, nous semblent souvent manquer de patine, être dénués d’affectivité et de sel.

Mais au-delà de cette perception initiale, on ne peut s’empêcher de déceler une sorte de sophisme caché derrière cette position philosophique extrême : si les mots de l’ancien monde ont perdu leur validité d’usage, pourquoi cette invalidité ne s’appliquerait-elle qu’aux langues régionales ? A beaucoup d’égard, toutes nos littératures occidentales, nos mémoires culturelles sont bien aussi liées très étroitement à ce vieux monde dont nous ne cessons pas de regretter la disparition tout en mesurant bien ce que le nouveau peut nous avoir apporté.
A y bien réfléchir, les mots des techniques nouvelles en français ou en anglais n’ont pas beaucoup plus d’épaisseur affective que des mots gascons du même registre. Et resteindre une hypothétique résurrection de la langue à un changement radical du paradigme sociétal dans nos pays, à un « regain » à la Pagnol revisité par Pierre Rabhi, n’est-il pas un choix très hasardeux, laissant en grande partie ce qui reste de la société gasconne (ou occitane,etc…) au bord du fossé, tout juste bon pour la pratique de ces langues de la trahison, gagnées au mondialisme capitaliste que seraient le français, l’anglais ou quelque autre langue dominante européenne ?

Non, la seule vraie question qui peut se poser au père ou à la mère en telle situation est celle des locuteurs que l’enfant trouvera pour échanger avec lui à l’avenir si le gascon (ou toute autre langue régionale minorisée) lui est enseignée comme langue paternelle ou maternelle.
Plusieurs pères l’ont exprimé ces dernières années dans Gasconha.com. C’est en effet un sacré pari que de former un enfant à une langue dont les locuteurs se font si rares, c’est comme les préparer à traverser un long désert où ils n’auront qu’eux-mêmes à qui parler avant de rencontrer des personnes en situation identique.
Et pourtant c’est certainement les doter d’une belle richesse intérieure.
Bien sûr la difficulté ne doit pas être surestimée puisque d’autres langues (dans notre cas, le français en premier lieu) lui seront enseignées dans la foulée mais la vraisemblance de devoir affronter des regards hostiles dans une société encore très jacobine ne doit pas être sous-estimée.
La famille gasconophone de demain doit être munie d’un solide blindage ! C’est ce qu’on souhaite à celle du Nin, évidemment.
Du reste on voit bien que l’auteur n’attend pas la naissance d’une société rurale idéale pour parler gascon à son fils : tant mieux !



Grans de sau

  • Si les langues dites régionales ne correspondaient qu’à des sociétés rurales nécessairement condamnées par le progrès, l’Etat français ne se serait pas donné tant de moyens pour les éradiquer.

    Rappel : ce lien avec des sociétés traditionnelles-rurales ne valait pas pour l’allemand et ses dialectes, le flamand et le corse, qui ouvraient naturellement sur des aires linguistiques puissantes et non françaises. Il a fallu une éducation idéologique et des événements politiques graves pour en venir à bout, pour saper leurs fondements historiques, pour les réduire à des instruments jugés sans intérêt.

    Ailleurs la situation contemporaine est autre : Basques et Catalans peuvent s’appuyer sur des Etats régionaux voisins ; le breton et les langues d’oc sont isolés, dans la nécessité de forger les outils de la sauvegarde et de la promotion. Ce qu’ont fait les occitanistes avec un certain succès.
    Remarquer que les langues en question étaient d’usage urbain aussi. Il n’y avait pas que de fantasmatiques "paysans-locuteurs".

    La question est moins d’adapter la langue au monde moderne, ce que les locuteurs encore monolingues font spontanément quand ils n’ont pas le choix, que de décider de sa valeur et de sa signification dans la culture globale du peuples des locuteurs.
    Au centre de la question, ou du moins en filigrane, la notion de peuple, qui fait défaut ou est interdite. Si la résistance est trop faible, l’assimilation est inévitable. La masse assimilée se contentera d’une dégradation folklorique, dans le sens français du mot...

    Elever ses enfants dans une langue dite régionale nécessite des supports. Le bain linguistique que permettent une virée en Forêt-Noire ou à Gérone, à Ypres ou à Irun, n’est pas possible en Bretagne, en Gascogne, en Provence. La naissance d’écoles "en langues" est le fruit d’une conscience identitaire qui s’est exprimée en France depuis près de deux siècles mais a constamment été refoulée. Le moteur de cette conscience est un patriotisme incompatible avec les fins déclarées de l’Etat français, et qui était difficile à assumer au vu du rayonnement passé de la civilisation française et de l’exacerbation des passions urbaines après 1871. Cela pour les élites, la plus grande partie de la population étant soumise à leur exemple et souhaitant vivre au mieux, au besoin en abandonnant les vieilles moeurs. Aujourd’hui, ce n’est guère plus facile, puisque l’hostilité d’Etat demeure dans les faits et que les interdits majeurs sur l’identité, la plus modeste fût-elle, restent posés.

    Ce qui est sûr, c’est que le moteur le plus efficace et le moins décourageant d’une telle entreprise est affectif. Les autres raisons sont secondaires : on ne bâtit pas un foyer par amour de la grammaire ; le milieu des (néo)locuteurs peut fournir l’illusion d’une communauté, bien fragile au demeurant ; la société rurale n’est plus (l’ombre d’une ombre jusque vers 1950) ; l’utilité pratique et sociale des langues d’oc est nulle ; les néo-ruraux sont souvent des horsains et ne se soucient pas des langues ; le patrimoine linguistique n’est pas une préoccupation civique ; l’enseignement installe la généralité et vide les esprits, etc. Des arguments tels que la fidélité à l’"esprit du pays" sont-ils encore convaincants ? La notion de transmission supposant celle de lignée ou à tout le moins de communauté, on voit qu’elle est à l’opposé des idées dominantes (pas nécessairement majoritaires, mais imposées). Il faut donc bien du courage pour se lancer dans l’aventure. On a sans doute intérêt dans ce cas à avoir une famille nombreuse, gage d’échanges linguistiques plaisants et vifs. Car pour des locuteurs fluents, le plaisir est un facteur important.

    On ne ramènera pas la société gasconne d’avant 1950, a fortiori d’avant 1887. Mais on ne peut concevoir l’usage familial d’une langue sans l’entour d’une culture para-linguistique (chants, danses, mode de vie, etc.). La question de la langue n’est qu’un élément dans cette entreprise (pour laquelle les considérations des philosophes francophones du moment me paraissent sans grand intérêt).

  • Moi, du moins, j’ai un bon argument pour parler le gascon à ma fille, et sans vouloir me vanter, je pense que c’est le meilleur, c’est : PARCE QUE.

  • Il y a aussi : e perqué pas ?
    On n’a pas besoin de l’autorisation des philosophes (et puis on peut toujours opposer des raisons à des raisons, ça ne change rien au fond).

  • Je suis si inculte en gascon que je ne connaissais pas le mot nin !
    Cela me rappelle et explique peut être le surnom donné à des habitants de mon quartier il y a bien longtemps : Ninet et la nine.
    Je ne sais pas s’ils étaient frère et sœur ou bien mariés ni même s’ils vivaient ensemble.
    Je suppose que nin vient du latin comme niño en castillan.

    Début juin, il me semble que dans la rubrique du quotidien sud-ouest, lo Gerard était cité comme contributeur du "blog" gasconha.com !

    Pourquoi ne pas reprendre de temps en temps une partie des articles de parlam gascon avec une traduction française et surtout un fichier audio associé ?

  • 5 Exact per lo Gerard.
    Pour "Parlam gascon" dans Sud-Ouest (éditions des Landes), JJ Fenié a toujours tenu à ce qu’elle soit uniquement en gascon (si on cède un bout de terrain,on cède tout à terme,il n’a pas tort...).La traduction française et la version audio sur gasconha.com supposeraient un gros investissement en temps ;je le crois peu réaliste.Mais très occasionnellement,pourquoi pas ?

  • 6
    Il ne s’agirait pas de traduire et d’enregistrer le texte complet du lundi.
    Fénié écrit en gascon "moderne" sur des sujets d’actualité.
    Par exemple sur la Catalogne il y a quelques mois.
    Sans audio, je crains que parlam gascon n’ait pas eu beaucoup d’influences sur les lecteurs.

  • Mon grand-père s’appelait François or je ne l’ai jamais entendu appeler que "NINOT".

  • 7.Qu’appelez-vous "gascon moderne" ? Le gascon écrit en orthographe alibertine peut-être ?
    En ce qui si je comprends bien une version audio servirait à le faire prononcer correctement de façon à ce que les locuteurs plus ou moins natifs reconnaissent davantage leur parler.
    Si notre webmestre en est d’accord (et surtout l’auteur des articles lui même) ça pourrait s’imaginer dans quelques cas.
    Mais sinon ce serait un travail trop lourd et de plus il faudrait se demander si gasconha.com est bien le vecteur idéal d’une telle transcription ; ce n’est pas fondamentalement un média audio alors que Radio Pais l’est par nature. Ne devrait-on pas plutôt regarder de ce côté au moment où la radio se prépare à émettre sur le territoire landais ?

  • =) 10
    Vous avez raison, cela serait plutôt du domaine de radio pais.
    Pour moi gascon "moderne" c’est du gascon standard allibertin sur des sujets contemporains.
    Bonne journée

    • Ce qui est alibertin, c’est la graphie : son usage ne crée pas un "gascon moderne", ne change en rien la langue elle-même.
      Quant aux sujets abordés, c’est encore une autre question !
      Enfin, s’il y a un problème de lecture des chroniques "Parlam gascon", c’est que le code graphique alibertin n’est pas connu du grand public.
      C’est un problème énorme pour l’écrit en gascon.
      Même le nom Gasconha.com pose problème, puisqu’il est prononcé largement "Gasconà" et non "Gascougne". Si c’était à refaire, pas sûr que je le choisirais pour ce site.
      En attendant qu’une solution collective soit trouvée, à chacun qui veut écrire en gascon de trouver sa solution !
      Faire des enregistrements audio contourne le problème, et il y en a pas mal sur Gasconha.com. Mais l’écrit ne peut être totalement remplacé.

  • Je ne sais pas si vous aviez évoqué dans un autre fil de discussion le projet d’école Montessouri que voulait monter Didier Tousis à Soustons pour la rentrée 2018.

    Ça a l’air compliqué pour le financement (entre autre par rapport au montant demandé à l’Office Public de la Langue Occitane qui veut bien subventionner 1000€ au lieu des 6000€ demandés). C’est dommage car le projet est intéressant et il me semble qu’il y avait un effort de fait sur le prix des inscriptions, comparé aux autres écoles du même type.

    https://www.jornalet.com/nova/9859/...

    [Oui, le Nidau a été évoqué sur Gasconha.com :
    http://www.gasconha.com/spip.php?gis2730#forum93063

    Il y a aussi un projet d’école Montessori à tonalité gasconne à Soustons : l’Ecole du Nidau nid
    « Lo Nidau (en gascon : le territoire du nid, le nid et ses alentours) fait corps avec un environnement réel. La pratique du gascon au quotidien, le rapport constant à la nature, la découverte du patrimoine local cultivent l’univers proche où l’enfant s’épanouit. »
    On dirait une calandreta !

    ]

  • Le Nidau devrait ouvrir en septembre 2018.

    Voir http://www.noutous.fr/tag/conference/

    Et plus généralement pour vous informer des projets et thèmes soutenus par et autour de Didier Tousis, la revue Landemains *

    http://www.noutous.fr/tag/conference/

    Sans doute aurons-nous à y revenir.

    *revue du "peuple landais" ;au sens strict je doute qu’il y ait un "peuple landais",tout au plus un peuple gascon dans le mesure où il demeure...A la rigueur il s’agira du peuple qui est dans les Landes.Mais peut-être que Noutous pense autrement là-dessus.




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