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La création architecturale face au terroir

Deux articles de la revue "Le Festin" (automne 2016)

jeudi 28 décembre 2017, par Tederic Merger

La luxueuse revue "Le festin" embrasse maintenant la "Nouvelle-Aquitaine" - c’est logique pour une revue soutenue par l’Institution régionale ; mais dans ce numéro 99 deux articles concernent la Vasconie et la Gascogne :

- "Contemporain par nature" de Julie Gimbal décrit six villas contemporaines dans le Lot-et-Garonne (il se trouve qu’elles sont toutes dans sa partie gasconne - de justesse pour celle de Savignac de Duras)

- "Quelle architecture basque aujourd’hui ? La « ritournelle » [1], la modernité et le chaos" de Jacques Battesti
L’architecture régionaliste #1

Les six villas lot-et-garonnaises "proposent un subtil dialogue avec le bâtiment local".
Quatre d’entre elles s’inspirent du, ou font penser au, séchoir :
- celle de Savignac grâce à son bardage de pin Douglas, "réminiscence des séchoirs à tabac" ;
- celle de Mauvézin sur Gupie "reproduit" tout bonnement un séchoir ;
- celle du Mas d’Agenais (qui domine le canal) "associe deux segments bardés de bois avec toiture à deux pans". "Allusions au séchoir" !
Cette dernière a bien une large ouverture vitrée sous pignon qui fait "vascon"... là c’est moi qui le dis : Julie Gimbal, l’historienne de l’art qui écrit l’article n’a pas intégré ce concept ; pourtant le bâtiment local rural est souvent vascon par ici, et les maisons de Savignac et de Buzet sont vraisemblement de ce type dans leur partie "ferme réhabilitée".
Celle de Buzet est au Bédat. J’étais passé à côté lors d’une de mes explorations de ces collines qui mélangent délicieusement bosquets de pins et de chênes et vignobles ; ce lòc en témoigne.
Vignes de Buzet en automne
Je l’aurais bien prise en photo si la maison n’était pas protégée des regards extérieurs. Dommage que ces prouesses architecturales soient ainsi masquées au public...
Celle du Mas d’Agenais qui regarde le canal, je l’aurai (en photo) ! Par la voie verte qui longe le canal, je ne peux pas la louper !

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- La "maison-cabane" de Casteljaloux : une cabane très très haut de gamme quand même !
Elle est faite de parallélépipèdes (quel mot !) horizontaux habillés de bois noir. Pas question de séchoir ici : c’est le pignada landais qui enchante le lieu !
Mention spéciale pour la clôture, que Julie Gimbal appelle judicieusement « un filigrane de bois qui vient redoubler le rythme de la futaie ». Voici qui devrait donner des idées de clôtures qui ne cassent pas l’esprit airial...

- La maison de Moirax, qui « associe la réminiscence vernaculaire du séchoir à l’abstraction moderne », s’appelle "L’Estelle", nom d’oc qui veut dire L’Etoile, mais n’apparait pas sur les cartes anciennes ; l’IGN donne actuellement une impasse de l’Estelle et Géoportail une vue aérienne qui permet de voir la maison.

Sur ces six maisons, au moins deux sont des agences... d’architecte ! Les architectes construisent beaucoup pour eux-mêmes, et relativement peu pour le grand public... Julie Gimbal s’inquiète d’« une culture de l’habitat en train de péricliter avec une offre relativement manichéenne, entre néorégionalisme d’un côté et « formes Légo » de l’autre ».

Jacques Battesti, attaché de conservation au Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, auteur du deuxième article du "Festin" dont je fais part ici aux gasconhautes, aborde aussi, heureusement sans condescendance, la question du néorégionalisme (qui est cependant beaucoup plus actuel au Pays basque qu’en Gascogne "lot-et-garonnaise" - d’un point de vue gascon, c’est même inquiétant...).

Au Pays basque, les « formes Légo » seraient plutôt celles des modernistes, alors que le grand public réclame du néo-basque, et l’obtient !
Jacques Battesti évoque le cas d’une résidence des Hauts de Sainte Croix à Bayonne dont les habitants consultés par enquête ont obtenu la création de couvertures en tuiles sur les toits terrasse ! Il fait le parallèle avec les transformations infligées par leurs habitants non initiés aux maisons Le Corbusier de la Cité Frugès à Pessac.
Le Corbusier : l’échec* de Pessac

Certains élus, comme Odile de Corral, maire d’Urrugne, "militent afin d’éviter de diluer l’authenticité du Pays basque". Résultat : par exemple le lotissement des Hauts de Kalitxo qui arbore en 2000-2010 des faux colombages aux "couleurs basques", comme si le temps s’était arrêté depuis l’époque de Godbarge (1910-1930...) !

Un autre élu, le maire de Saint Pierre d’Irube, Alain Hiriart, refait un centre-bourg en néo-basque, dont une surprenante nouvelle mairie qui se réfère à l’architecture des bastides ! Il s’agit de compenser "la perte de repères induite par l’architecture peu valorisante des années 1970" dans ce qui est devenu une cité-dortoir de Bayonne.
Saint-Pierre-d’Irube / Hiriburu / Sent Pèr d’Irúber

Le maire de Cambo, Vincent Bru, voudrait, lui, « oser une architecture contemporaine qui tranche, mais pour que ça fonctionne, il faut de la qualité » et la qualité est trop chère pour le budget communal.
Dans la construction privée, les toits-terrasses, emblématiques de la modernité, sont interdits.

Jacques Battesti évoque « la réduction de l’architecture au signe qui a pu aller dans les années 1960-1970 jusqu’à l’installation de pavillons de type labourdin dans la périphérie de Mauléon, alors que la Soule relève d’un tout autre mode constructif ».
Nous avons sur Gasconha.com pas mal de bastisses néo-basques un peu hors contexte, "La Récompense" à Lourdes par exemple...
La Récompense

Il donne un autre exemple d’architecture fondée sur le « signe local » : le hangar néobasque aménagé vers 2000 pour la conserverie Bipia. « Plaqués sur un bâtiment de type industriel, toit débordant et faux pans de bois suffisent à planter le décor ».
Mais au moins, à Larressore, le signe est-il à peu près local !

Enfin, il esquisse une "voie intermédiaire, à la fois basque et contemporaine". Il montre alors de récentes maisons d’architecte, et on retrouve l’esprit des six maisons lot-et-garonnaises de Julie Gimbal dans le même numéro du "Festin" [2] !


[1la ritournelle - ici le refrain néobasque - fait référence à un concept des philosophes Deleuze et Guattari

[2Cette revue est notamment accessible dans les bibliothèques de la partie de la Gascogne qui est dans la Région "Nouvelle Aquitaine"...



Grans de sau

  • Merci Tederic pour ce compte-rendu d’articles que j’avais lus distraitement, en tant que lecteur de la revue, désormais néo-aquitaine. Comme souvent avec Le Festin, la réflexion est de belle qualité formelle, elle manie de beaux concepts qui donnent à réfléchir, ce qu’il fait qu’elle passe évidemment complètement à côté de l’urgence du sujet.

    Le sujet ne saurait être l’opposition entre les formes modernes et le néo-régionalisme, ainsi que l’illustre avec brio le pays voisin, l’Espagne, où les formes, notamment basques, irriguent la modernité du bâti pavillonnaire, qui cohabite avec des bâtiments résolument internationaux.

    Le sujet me semble bien plus celui de l’absence chronique d’initiative ambitieuse, par conservatisme très français. Ce conservatisme n’a aucun lien avec le néo-régionalisme : comme nous le savons, dans les années 30, le mouvement Art-Déco et le néo-régionalisme n’ont fait qu’un dans le "Sud-Ouest" de la France.

    Ce conservatisme est bien plus en lien avec des faits structurels institutionnels (la faiblesse du pouvoir financier médian des communes, par éparpillement selon moi, ce qui rend la commande publique médiocre), et des faits plus idéologiques. C’est sur ces derniers que j’entends insister : c’est la disparition de tout ancrage local qui explique selon moi l’évaporation du génie créatif.

    Plus même que de disparition d’ancrage local, je parlerais de colonisation sentimentale, par les formes. Le constat me semble net : nos pays gascons, dans leur immense diversité, ont tout simplement à faire face à un univers architectural très cohérent, qui puise ses racines dans l’envie hexagonale de "Sud".

    Car ce que ces articles semblent omettre, c’est qu’entre l’épure modernisante du LEGO et le pavillon néo-basque à la Godbarge, il y a avant tout une lèpre provençalo-californienne, celle qui ravage la France au sud d’une ligne Nantes-Besançon (et j’ai vu de tels pavillons désormais en banlieue de Reims !). Et cette lèpre me semble tout à fait en lien avec l’idéologie française : l’indifférenciation des terroirs, le rêve de la mobilité héliotropique, la perte d’attraction des villes, la loi uniforme partout en France.

    Face à cette plaie, la question de savoir s’il est possible de réinventer le néo-régionalisme avec un langage moderne me semble s’apparenter à discourir sur le sexe des anges à Byzance en 1453. La voie intermédiaire dont parle Jacques Battesti, comme l’ensemble de l’article, nous passionne, nous amateurs d’architecture locale, mais elle ne parle pas aux centaines de personnes qui chaque année, font construire en Gascogne. C’est à eux qu’il faut parler.

  • Mon compte rendu portait sur deux articles différents du même numéro du "Festin", qui traitaient largement du même sujet, le rapport de la création architecturale à ce que j’ai appelé "le terroir" (donc la tradition, l’existant architectural, le terrain culturel local...) mais l’un au Pays basque français (et côtier) et l’autre en Gascogne "lot-et-garonnaise".

    Or, si le Pays basque français et côtier cultive bien, par l’effet d’une volonté populaire, une architecture aux signes néo-régionaux (pan de bois colorés...), la Gascogne, "lot-et-garonnaise" ou non, pas du tout, en tout cas depuis l’an 2000 !
    Et la phrase de Julie Gimbal qui s’inquiète de « l’offre relativement manichéenne, entre néorégionalisme d’un côté et « formes Légo » de l’autre », je n’arrive pas à la comprendre pour la Gascogne : où voit-elle le néorégionalisme ? Dans les pavillons provençalo-californiens que tu mentionnes, Vincent, et qui sont l’ordinaire des nouveaux lotissements ?
    Et les formes Légo ? Pour moi, le Légo, c’est construire toute une variété de bâtiment avec une série de composants, de briques industrielles. On peut construire de tout avec du Légo, même du néo-régional, non ?
    A moins que l’idée du Légo exclue les toits à pente inclinée et avec des tuiles, et impose le toit plat... Entre le toit plat et le toit incliné, il continue à y avoir comme une frontière culturelle :
    « Le « cube » est la marque de la modernité en architecture depuis un siècle », écrit J. Battesti à propos d’une maison contemporaine sans référence locale à Anglet.

    Nous, ici sur Gasconha.com, défendons logiquement une architecture ancrée localement, donc un génie local, ou régional qui se nourrit de sensibilités locales. Est-ce incompatible avec l’utilisation de modules industriels pour la construction de maisons ? Je pense que non.
    Je reviens toujours à l’idée de bassin de vie gascon.
    Pour qu’il y ait une création architecturale gasconne, il faut qu’il y ait un bassin de créativité gascon, y compris dans la production des matériaux et des modules de base de la construction. Oui à un ou à des "Légos gascons" ! On verra si on peut composer avec eux des maisons à toit plat...

    Continuons à observer si ce bassin régional existe ou pourrait exister !
    Vasconne en construction
    Observons-le pas seulement dans les maisons d’architecte, mais aussi chez les pavillonneurs (en ce moment, c’est négatif chez eux), et encore dans les constructions individuelles plus personnalisées et originales mais qui ne semblent pas résulter de l’intervention d’un architecte : nous en relevons et rendons compte de temps en temps dans les lòcs de Gasconha.com.




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