Notre région, c’est la Gascogne !


Ancienneté du gascon (à l’écrit)

mardi 13 décembre 2016, par Tederic Merger, Torné-Sarte

[Je crée cet article pour héberger le fil de discussion lancé par Torné-Sarte.
Tederic M., webmèste]

Quel est le premier document écrit en Gascon ? et surtout à quel date ?
( Pour les savants de Gasconha .com ...)



Grans de sau

  • Information glanée auprès du médiéviste Guilhem Pépin ,spécialiste du Moyen Age aquitain :

    Selon nos connaissances actuelles, le plus ancien document connu écrit intégralement en gascon date de 1179 et provient de l’abbaye de Montsaunès (Comminges, dép. Haute-Garonne).

    Luchaire l’a publié dans son livre aux pages 5 et 6, la photo de l’original se trouvant entre la page 4 et la page 5 :

    https://archive.org/details/recueildetextes00luchgoog

  • Ce texte de l’abbaye de Montsaunès n’est évidemment pas rédigé en gascon mais dans une langue proche de la koinê provençale en usage à l’époque. Je dis proche car c’est bien plus un provençal de cuisine, notarial, qu’autre chose. Cette langue est assez éloignée de ce que devaient parler les Gascons du XIIème siècle, malgré quelques gasconnismes que le scribe, vraisemblablement gascon lui-même, a du mal à éviter. Les clercs gascons du Moyen Âge n’ont jamais rédigé aucun acte ni aucun texte dans leur langue maternelle gasconne, ils se sont pliés avec plus ou moins de bonheur aux codes extra-gascons du provençal, ou limousin, comme on l’appelle généralement, tout en ayant du mal à ne pas laisser sourdre leur origine ethnique à travers quelques indices. Il faut attendre les XVIème et XVIIème siècles pour voir le gascon écrit et revendiqué tel quel, une véritable sécession tout à fait voulue par rapport aux habitudes d’écriture qui avaient cours avant et n’illustraient jamais la langue vernaculaire. Une volonté d’affirmer l’indépendance du gascon par rapport à un modèle étranger qui l’écrasait.
    Donc, dire de la charte de Montsaunès qu’elle est le premier texte en gascon est totalement faux, une analyse linguistique rapide du texte montre que ce n’est pas le cas. Donc, encore un mythe à détruire, celui du soi-disant gascon médiéval.

  • Merci pour l’aide et le lien : 1179 en Comminges !

  • recherche google :

    Ainsi, il n’y aurait pas de document ancien réellement rédigé en gascon. Ces documents, très nombreux à partir du XIIe siècle, sont écrits à partir de la langue de Toulouse (le languedocien), principal foyer de rayonnement linguistique au XIe siècle ; ils demeurent gascons - certes - mais apparaissent dans une langue aménagée, débarrassée de toute tournure ou trait phonétique trop singulier.

    http://manuscrits-drac.bnsa.aquitaine.fr/loccitan-dans-les-manuscrits-aquitains/l-occitan-dans-les-manuscrits-du-catalogue/quelle-langue-quels-dialectes-.aspx

  • J’avais testé à ce sujet les textes médiévaux des "Costumas" de quelques villes gasconnes.
    La langue des "costumas" d’Agenais

    Ma conclusion était que celles de Castetnau d’Arribera (Castelnau Rivière Basse) étaient les plus gasconnes, tout en me paraissant elles aussi languedocianisées.

  • On ne peut affirmer que rien n’a été écrit en gascon avant le XVIe siècle. Plein de chartes et d’actes notariés ont été publiés avec des tournures gasconnes et du vocabulaire typiquement gascon.

    Il faut arrêter de diffuser le mythe de la "koinê occitane" littéraire et de la "koinê occitane" administrative. Comme celui de la langue administrative "toulousaine"...

    Pour la "koinê" administrative, il suffit de lire les travaux du Suédois Åke Grafström qui a travaillé sur 141 chartes languedociennes (de Toulouse à Nîmes) antérieures à 1200. Il conclut dans son ouvrage publié en 1968 :

    « Il me semble exagéré de parler d’une koinê administrative occitane. S’il a existé une certaine tendance générale à rapprocher, à plusieurs points de vue, les langues administratives régionales, ce qui est même probable, son résultat ne mérite pas d’être qualifié de koinê.
    « Si l’on peut parler d’une unité relative de la langue juridique et administrative, elle doit se manifester surtout dans le domaine du vocabulaire et des formules. »
    (Grafström (Å.), Études sur la morphologie des plus anciennes chartes languedociennes, Stockholm, 1968).

  • Bonjour Guilhem,

    Prends un texte médiéval soi-disant rédigé en gascon et un texte de Pey de Garros ou de Guilhem Ader. Compare-les et dis-moi lequel est véritablement en gascon. Je persiste à dire que les textes médiévaux ne sont ABSOLUMENT PAS écrits en gascon, hors quelques formules et mots, comme tu dis, qui ont échappés au scribe gascon, n’arrivant pas à "toulousaniser" totalement sa langue naturelle. Une analyse rapide permet de dire que CE N’EST PAS DU GASCON mais un mauvais toulousain mal maîtrisé. Ou bien c’est un gascon tellement light et languedocianisé qu’il faut vraiment faire preuve de beaucoup de bonne volonté pour y voir la langue des Gascons. Donne-moi N’IMPORTE QUEL TEXTE médiéval écrit en Gascogne et je te démontre, en te le prouvant par A+B, par une rapide analyse linguistique, que ce n’est pas véritablement du gascon. Je pense donc que tu as tort.
    Ils sont d’autant moins en gascon qu’à cette époque (XIIème), notre langue devait être bien plus pure et idiomatique qu’elle ne l’est aujourd’hui, beaucoup plus "ibérique" et typée. Il n’y a qu’à lire les auteurs gascons du XVIème siècle pour se rendre compte de ce qu’était le gascon. Et encore ces auteurs, généralement originaires de la Gascogne orientale, employaient un gascon bien moins typé que celui qui devait être parlé en Gascogne sud-occidentale et pyrénéenne. Je pense même que le gascon médiéval devait être tellement difficile d’accès, pour ne pas dire incompréhensible (Raimbaut de Vaqueiras ne fabule pas), que les clercs se sentaient obligés de ne pas l’utiliser pour rédiger leurs textes.
    Donc, les textes médiévaux ne sont pas rédigés en gascon et ça se voit comme le nez au milieu de la figure.
    J’ai beau lire et relire la charte de Montsaunès et autres écrits, je n’y vois pas beaucoup de traces de ce gascon super hard et typé que devait être la langue de nos ancêtres de l’époque. Donc, le mythe est bel et bien celui du gascon écrit médiéval. Je pense suffisamment bien connaître ma langue, en synchronie et en diachronie, pour ne voir dans les écrits du Moyen Âge qu’un mauvais languedocien avec quelques trucs gascons par-ci par-là, qu’on essaie de grimer le plus possible en "toulousain". J’ai étudié de très près de multiples échantillons de ce corpus pour être catégorique à ce sujet.

  • Bonjour,

    Bien sûr, il y a le débat portant sur le terme "gascon" que l’on peut restreindre ou étendre selon un degré de "harditude" plus ou moins élevé.
    Si Philippe dit que les textes médiévaux ne sont pas en gascon archétypique (cela ne fait-il pas consensus ?) et que Guilhem dit qu’ils présentent des traits spécifiques gascons (cela ne fait-il pas consensus aussi ?)... vous décrivez la même situation, l’un voit le verre à moitié vide, l’autre à moitié plein.
    Et selon les critères de chaque approche, il devient tout aussi juste de dire "c’est" ou "ce n’est pas". Y a-t-il matière à débat au final ?

    Les textes médiévaux dont on parle sont des actes notariés ou des textes juridiques non ? Le hiatus jargon de notaire/conversation courante est-il vraiment particulier à la Gascogne ? Les textes médiévaux d’Aragon, de Castille, Languedoc, etc... reflètent-ils mieux leurs parlers respectifs de l’époque ?

    Un toulousain, provençal ou limousin lira-t-il moins bien, aussi bien ou mieux un texte médiéval béarnais que moi (qui suis ossalois) ?

    Si koinè juridique il y a, un écrit médiéval gascon doit être quasi-interchangeable avec un écrit médiéval toulousain, limousin ou provençal. Est-ce le cas ?

    La question n’est-elle pas plutôt de décrire et de comprendre les nuances de gris dues à l’influence de la langue "de Toulouse" sur la Gascogne aux XI-XII-XIIIe siècles, plutôt que de se partager en "blancs" et "noirs" ?

  • De ce que j’ai pu lire ou entendre depuis des années, en particulier de linguistes espagnols, en espagnol, malheureusement on ne s’intéresse guère à ce qu’écrivent nos voisins je me suis fait ma petite représentation que je vous livre ici :
    D’abord le terme souvent employé, et qu’on retrouve encore au XIXème siècle, était limousin (à côté de celui de roman). Ce n’est pas de Toulouse mais du duché d’Aquitaine que vient la langue littéraire et la langue administrative au XIème et XIIème siècles. Croire que tout vient de Toulouse est un cliché occitaniste. Le dialecte de Toulouse est très peu employé, même par les troubadours toulousains. Il faut arrêter de dire que les scribes toulousianisaient puisque même les toulousains limousianisaient ! Et le modèle des fors reste quand même le latin, même si on écrit en langue romane. Le for d’Oloron a d’abord été écrit en latin puis traduit en roman au XIIème siècle. Je ne sais plus où j’ai lu une étude très intéressante sur ces textes, l’auteur expliquait que les latinismes permettaient une compréhension sur de vastes territoires, aux dialectes dissemblables (on retrouvait les mêmes concepts juridiques sous les mêmes termes). L’objectif n’est pas d’écrire dans la langue du lieu, de faire de l’hyperlocalisme, mais d’écrire dans un roman plus compréhensible que le latin pour le commun des gens, tout en restant compréhensible sur des territoires le plus large possible.
    Le for de Saint Sébastien/Donostia par exemple n’est pas écrit dans la langue parlée à Donostia, le for d’Oloron non plus (d’après Michel Grosclaude Oloron était bascophone jusqu’au XIIIème siècle). Les fors ne nous donnent que peu d’indications sur la langue parlée, ils retracent l’histoire de la langue écrite. De plus les scribes n’ont pas été formés dans les villages mais dans les grandes abbayes et les administrations royale (de Navarre) ou ducale (d’Aquitaine) puisque la Gascogne est partagé entre Navarre et Aquitaine.
    Par ailleurs en ces temps lointains la Gascogne est encore le pays des vascons et le gascon/vascon leur langue, dont on ne sait pas trop ce qu’elle est car les érudits confondent basque et roman (pour anecdote au XIXème siècle encore les basques ont un certain mépris pour les souletins dont ils disent qu’ils parlent béarnais). L’euskara en tant que tel devient invisible jusqu’au XIXème siècle. Et effectivement ce n’est pas avant la fin du XVème siècle que le mot gascon désigne le roman parlé en Gascogne de façon claire et nette. Une conscience linguistique gasconne forte se développe à partir du XVIème siècle.
    Au XVIIIème siècle il est fréquent de voir utiliser le mot béarnais pour désigner en fait les basques et les béarnais, tout simplement parce que béarnais est un terme connu et vu de loin on ne fait pas de différence.
    Au XIXème la conscience basque renait et s’invente de nouveaux noms : les termes euskara (pour la langue) et Euskadi (pour le pays) datent de la fin du XIXème. Depuis on fait clairement la différence.
    A la même époque la référence au gascon, langue romane, et à la Gascogne, pays où l’on parle gascon, est revendiquée par la plupart des félibres et les autres associations oeuvrant en Gascogne. Beaucoup se réfèrent à la langue d’oc, mais le terme gascon est employé partout y compris en Béarn par les félibres qui forment le noyau principal de l’Escole Gastou Febus, (voir les numéros de Reclams du début XXème) et aujourd’hui si la majorité des occitanistes ne veulent pas donner le nom de langue au gascon, ils n’en reconnaissent pas moins l’originalité.
    Ma conclusion est donc qu’on peut parler de texte gascon (d’un point de vue politique, la question linguistique est différente et complexe) à partir du moment où l’auteur le présente comme tel. C’est pourquoi je considère Pey de Garros comme le premier auteur gascon et l’auteur des premiers textes gascons. Raimbaut de Vaqueras dans son fameux descort plurilingue ne nous donne pas le nom des langues qu’il utilise. Le gascon existe bien avant Pey de Garros, mais la conscience linguistique commence avec Pey de Garros.

    Sur la question de la valeur du gascon de Pey de Garros, je conseille l’édition des eglogas et le travail de Jean Penent publié par Letras d’oc qui restitue enfin la qualité - et l’ambition - du texte original. Une édition précédente par Per Noste est par contre trompeuse et typique du mauvais gout de la "bearnitude occitaniste". (Pour avoir l’ouvrage complet de Garros, les églogues plus les poésies diverses, achetez sur Gallica la reproduction de l’ouvrage original).
    Par contre croire que plus on s’approche des Pyrénées plus le gascon est pur c’est du cliché pour moi. C’est quoi un gascon pur ? c’est quoi le vrai gascon ? Lespy au XIXème siècle a écrit sa grammaire béarnaise et a proposé une norme pour le béarnais à partir du béarnais médiéval et des orthographes médiévales. Pour lui c’était le béarnais authentique et l’authentique orthographe du béarnais, tout ce qui a pu se faire après n’avait pas de valeur à ses yeux. Et pourtant il appelle béarnais des textes que les scribes médiévaux n’ont jamais appelé béarnais, la "scripta bearnensis" c’est une invention de Pierre Bec. Il aurait écrit "scripta navarrensis" il aurait sans doute été plus proche de la réalité.
    Le gascon de Garros est un gascon littéraire, d’une grande force, typé, et pas du tout languedocianisé. Son contemporain béarnais Salette qui a traduit en béarnais les psaumes que Garros a traduit en gascon n’écrit pas un gascon plus pur ou plus beau. Leur référence est le latin, pas le français et encore moins le languedocien. Mais nous sommes d’accord il s’agit de langue littéraire, le gascon de village, mâtiné de substrat basque, était certainement plus ardu à comprendre.

  • Le débat est un peu théorique, en somme, il consiste à savoir si la langue juridique stéréotypée des premiers textes médiévaux, et plus proche du latin que ne l’était vraisemblablement la langue parlée de la même époque, justifie d’être dite "gasconne".

    Ce qui est certain, c’est que l’on détecte de clairs gasconnismes, ça et là. Pour ma part, je pense que cette langue juridique justifie d’être dite gasconne, et je suis sur la ligne de Luchaire qui, le premier, a fait l’étude exhaustive des textes médiévaux.

    Études sur les idiomes pyrénéens de la région française
    (A partir de la page 221 du fichier pdf)

  • Je n’ai ni la compétence linguistique de Halip ni celle ,historique,de Guilhem mais il me semble qu’en fait il ne parlent pas de la même réalité linguistique .
    Ph.Lartigue ne reconnaitrait comme premier texte gascon qu’un texte réflétant assez exactement la langue parlée en Gascogne à l’époque médiévale,donc a priori une langue « hard et typée » (jusqu’à quel point d’ailleurs tant tout ceci est conjectural,faute d’une « photo » écrite justement ?).Il est clair que nous ne disposons pas d’un tel document sans doute pour des raisons de type sociolinguistique :si du XIXè siècle à nos jours,en gascon comme en toute autre langue européenne,le champ de l’écrit a recouvert toute la vie sociale (en proportions différentes selon le statut socio-politique des langues considérées) jusqu’à la reproduction exacte de parlers réels comme dans certains romans par exemple, ce n’était pas le cas au Moyen-Age :le champ de l’écrit, restreint à certains milieux , se limitait à la poésie, aux écrits religieux ,administratifs et juridiques avec dans tous les cas, des normes implicites corsetant complètement le langage sous-jacent au point de le dénaturer dans son apparence écrite… Sans parler en effet de koinés strictement établies pour chacun de ces champs,il est clair que le scribe,quel qu’il fût, cherchait constamment à se nicher dans un système d’écriture affectant jusqu’à la syntaxe et bien sûr le vocabulaire en proportions variables. Au point d’effectuer parfois un invraisemblable patchwork linguistique souvent à base de latin (la norme invisible sans doute la plus prégnante et la plus générale ,quel que soient les genres considérées,le summum étant dans les chartes citées de l’abbaye de Sorde où on n’a parfois plus que du latin juridique semé de mots gascons comme des îlots)).Avec ici ou là l’influence de modes plus locales (en Comminges ,tendance à écrire « el » ,à la catalane ,l’article pyrénéen eth alors qu’en Béarn le scribe notera « eg »,etc …

    Reste que si on lit ,par exemple, l’acte numéro 5 du recueil de Luchaire(1189,accord entre un seigneur commingeois et les moines de St-Béat) ou le n°9 (1248,St-Gaudens,donation à la commanderie) ,on perçoit bien un discours gascon entré de force certes dans le jargon juridique et latinisant d’obligation mais du gascon tout de même.Au passage ,en feuilletant rapidement tout le recueil de Luchaire,on trouve des formes parfaitement,voire hyper -gasconnes,peut-être pas syntaxiquement mais au moins grammaticalement :le subjonctif imparfait »tengossen » ou le fameux « conegude cause sie »,etc….

    Au passage des formules revenant parfois et que je ne sais traduire comme « comanair al dia » désignant un emploi ou statut social.

    En relisant tout cela,je ne peux m’empêcher de penser que l’attribution à la langue gasconne ancienne de ces écrits des XII et XIIIè siècle n’est pas plus fausse que le même genre d’attribution faites aux langues française et castillane à peu près à la même époque et dans le même genre de champs linguistiques.Avec la même distance par rapport à ce qu’on peut croire avoir été la langue parlée.

    Je laisse nos spécialistes revenir sur ces points , pour préciser ce que j’ai voulu dire voire à le contredire le cas échéant.

  • Je viens de parcourir l’échange qui précède sur indication de l’un des contributeurs.
    Avec Vincent Poudampa, je ne puis qu’approuver chaleureusement les synthèses équilibrées de Artiaque, Peyraube et CSG, et notamment la remarque de ce dernier sur« le latin (la norme invisible sans doute la plus prégnante et la plus générale ,quel que soient les genres considérées…) ».
    Juriste et latiniste, il y a longtemps que je l’ai remarqué, et cela même en français. J’en avais fait la remarque lors d’un séminaire du Pr. Michel Banniard à propos d’un jugement royal mérovingien rendu à Noyon vers 750, si mes souvenirs sont exact, et M. Banniard avait particulièrent prisé cet avis d’un juriste…

  • Bonjour à tous,

    Ce que je veux simplement signifier c’est que les scribes gascons n’ont jamais véritablement écrit en gascon, parce que le gascon ne jouissait d’aucun prestige et que ce prestige était limousin/provençal, ce qu’on appelle aujourd’hui abusivement occitan (je n’ai employé le terme toulousain que par facilité). Ainsi ils essayaient de leur mieux de fuir tout particularisme gascon, jugé vulgaire. Ils n’y arrivaient bien entendu pas totalement.
    Dire des textes médiévaux de Gascogne qu’ils sont rédigés en gascon c’est aussi accréditer l’idée selon laquelle le gascon n’a émergé que progressivement d’une langue romane commune à tout le Midi. C’est dire que le gascon ne s’est individualisé qu’à partir de la fin du Moyen Âge et que c’est la raison pour laquelle les premiers textes en gascon véritable ne datent que du XVIème et du début du XVIIème siècle (Garros Pey et Jean, du Bartas, Pérez, Ader, du Pré, Gassion, Larrade, Dastros, Baron ou Bédout). Un gascon assumé et revendiqué de manière très nationaliste en fait, surtout chez Garros.
    Cette hypothèse du morcellement d’une langue romane originellement unifiée, qui est encore utilisée par certains promoteurs de l’occitanisme, est bien évidemment fausse (je suis absolument catégorique, jusqu’à preuve du contraire), pour le gascon en tout cas, puisque c’est exactement le contraire qui s’est vraisemblablement passé. Le gascon, langue aquitano-romane vraisemblablement très typée, sans doute difficile d’accès pour les autres méridionaux d’oc, a convergé vers cette espèce de roman commun d’essence limousine, du fait du prestige de la littérature troubadouresque et du fait de l’emploi quasi systématique de ce roman de type provençalo-limousin qu’on peut lire dans les textes. En fait, le gascon aurait vraisemblablement continué à s’aligner sur cette norme si le prestige d’oc, lequel oc était assez étranger à la Gascogne et aux Gascons, n’avait périclité et disparu entre les XIIIème et XVème siècles. Cette dégasconisation n’aurait bien entendu pas été due à la lecture des textes dont nous parlons, inaccessibles à la masse, mais elle aurait été propagée par les élites, que le petit peuple finit toujours par singer. Nous pouvons faire une comparaison très aisée, mutatis mutandi, avec ce qui s’est passé quand le français s’est progressivement imposé du haut vers le bas de l’échelle sociale. Ce qui a provisoirement sauvé le gascon c’est la mort de ce modèle linguistique et littéraire qui aurait fini par absorber notre langue ou du moins la vider du fort particularisme qu’elle possède encore aujourd’hui.
    Enfin les actes notariés, les chartes, n’étaient pas rédigés pour être lus par le peuple gascon, lequel était totalement illettré à 99,9%. Ces textes étaient élaborés par des scribes et des clercs qui utilisaient cette langue administrative comme d’autres avant avaient utilisé leur latin de cuisine. Il est même fort vraisemblable qu’une bonne partie des seigneurs et autres hobereaux auxquels ils étaient destinés ne savaient pas lire ni écrire non plus. Donc, et pour clore en ce qui me concerne, les documents dont nous parlons ici sont le fruit d’une langue et d’une norme extra gasconnes vraisemblablement assez éloignées des pratiques langagières véritables de nos ancêtres, lesquels, encore une fois, étaient quasiment tous dans l’incapacité totale de les lire. Donc, peu importe la langue utilisée dans ces actes puisqu’elle n’était destinée à être lue que par un public extrêmement restreint, une petite élite lettrée et cultivée de clercs, notaires, nobles et aussi quelques riches marchands. Vous constaterez enfin que les rares troubadours supposés gascons, puisque la Gascogne est restée assez étrangère à ce phénomène littéraire, n’ont strictement jamais rédigé leurs oeuvres en gascon.
    Voilà ce que je pense de la chose et je n’irai pas plus avant dans ce débat qui risque, comme nous savons très bien le faire entre Gascons, de se transformer en une énième discussion stérile et sans fin qui ne fera absolument pas avancer le schmilblick.
    Je vous recommande par contre la lecture du bouquin de Pierre Bec, Le siècle d’or de la poésie gasconne. Vous pouvez aussi lire Le Gentillome gascon d’Ader. Enfin, si c’est encore disponible, je vous recommande absolument la thèse d’André Berry sur Garros, publiée aux presses universitaires de Bordeaux.

  • Ce que dit Halip de la genèse intrinsèque de la langue gasconne ,qui n’est en aucune façon une évolution d’une quelconque langue occitane originelle est certainement partagé par nous tous sur ce site(et me parait difficilement niable si l’on est honnête).
    Par contre je diffère de lui sur deux points :

    1) pourquoi "dire des textes médiévaux de Gascogne qu’ils sont rédigés en gascon c’est aussi accréditer l’idée selon laquelle le gascon n’a émergé que progressivement d’une langue romane commune à tout le Midi. C’est dire que le gascon ne s’est individualisé qu’à partir de la fin du Moyen Âge ..." ?Le gascon préexistait évidemment aux écrits des scribes du XIIè siècle qui l’ont traversti dans leurs écrits administratifs et juridiques en le revêtant de formes exogènes (scripta toulousaine,pseudo-koinés limousines,latin sous-jacent).Pas besoin donc de nier le caractère gascon sous-jacent de ces écrits médiévaux pour affirmer le caractère "sui generis" du gascon.

    2)"la Gascogne restée assez étrangère au phénomène troubadouresque.
    . rares troubadours gascons" : c’est ce que je croyais jusqu’à il y a quelques semaines.La lecture d’"Alienor et les Troubadours"(Ed.Sud Ouest) m’a convaincu du contraire.Reste qu’en effet les assez nombreux troubadours gascons n’écrivaient pas en notre langue ,certainement pour les raisons sociologiques mentionnées par Halip(Lartigue).C’est assez agaçant (on rêve à ce qu’auraient pu être les oeuvres des troubadours en gascon) mais c’est ainsi.

  • Bonjour, juste un détail, en réponse à peyraube, le terme "euskara" ne date pas du tout du XIXe, il existait bien avant puisqu’il se trouve déjà (écrit "Heufcara") dans le Linguæ Vasconum Primitiæ de Bernat Etxepare en 1545... C’est l’interprétation étymologique de ce mot par Sabino Arana au XIXe, qui a donné ensuite la racine "eusko" et tous les néologismes qui en découlent (Euskadi, euskotar...)

  • Détrompez-moi mais koinê s’emploie pour une langue qui n’est parlée par personne si je ne m’abuse. Comme la koinê grecque en son temps qui ’unifiait’ des parlés très différents.

    Pour le clin d’œil : la graphie de cette koinê a été adoptée par les scribes portugais au moyen age et se retrouve maintenant utilisée de l’autre coté de l’Atlantique. Et même, je l’ai découvert récemment, un tout petit peu au Vietnam (’nh’).

  • Merci pour la précision. Mon intention n’était pas de dire que les termes euskara, Euskadi étaient artificiels et sans racine. Seulement de dire que les identités basque et gasconne sont clairement établies et distinguées à partir du XIXème siècle. Plus on remonte vers le Haut Moyen Age plus le terme gascon est flou : désigne-t-il une langue romane, l’euskara, les 2 ?
    J’ai lu je ne sais plus où que le terme vascon donné par les Romains viendrait lui aussi de la racine eusk, (uasc ou vasc pour les Romains) qui donne donc Uasconia ou Vasconia, puis Gascogne, le pays des vascons, des basques. Le mot a donc glissé lentement de siècle en siècle pour finir par ne désigner que les habitants de Gascogne parlant un dialecte issu du latin. Votre remarque situant au XVIème l’emploi du mot euskara éveille ma curiosité : Garros ne serait pas seul, ce qui m’a toujours intrigué. Il promeut en effet une identité gasconne clairement appuyé sur la langue romane qu’il appelle gascon et dont il situe précisément le territoire : "le langage spécialement appelé gascon, naturel à nous de Béarn, de Comenge, d’Armagnac e autres, qui somes enclos entre les mons Pyrénées et la Garone..." (je le cite dans un passage qu’il écrit en français). Et l’acte d’imprimer, avec une orthographe précise, est fondamental pour Garros.
    Bernat Etxepare va donc dans le même sens de promotion d’une langue de l’ancienne Gascogne en distinguant "l’heuscara" et en passant par l’acte d’imprimer. Cela est bien analysé sur le portail suivant que j’ai découvert suite à votre remarque M Xuuel : http://www.basqueliterature.com/basque/historia/klasikoa/XVI.%20mendea/#igorle10
    Que n’aprenem tout dia !




Un gran de sau ?

modération a priori

Contributions et grans de sau sont soumis à validation des webmèstes.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document